Slavjanskoe naselenie v Albanii
A. Selishchev
 



No 5.
Copie d'un rapport adressé à l’Ambassade Impériale par L. Neagha, V-Consul à Monastir en date du 28 Février 1880, No 30.

L'affluence des plaintes que je reçois chaque jour de la part des malheureux paysans chrétiens, persécutés par les turcs, me force, au risque de devenir prolixe, de signaler à l'attention de V. E. une nouvelle série des crimes, qui viennent de se passer encore ces derniers jours dans le

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vilayet de Bitolia. Les exploits des criminels s'exercent sur une échelle toujours croissante, et pour peu que les choses continuent de ce train, l'inquiétude, qui s'est emparée des tous les esprits, peut produire les plus graves conséquences, la sécurité publique étant complètement compromise. En voici la nomenclature:

1. Une caravane partie ces derniers jours de Kojani pour Salonique fut dévalisée par une bande albanaise; on lui a pris 500 livres et 12 mulets;
2. Une autre caravane sortie de Monastir pour Djordja (Coritza) et composée de 20 hommes a subi le même sort près du village Sténïa;
3. Dans le village Nessimère, caza de Vodina, une bande de brigands turcs a capturé un troupeau de moutons;
4. Entre Vodina et Gornicevo se trouvent actuellement cinq bandes des brigands — tous albanais dont les crimes deviennent épouventables. Ainsi donc, les pauvres paysans des villages environants sont accourus à Monastir pour implorer aide et assistance des autorités. Il me serait impossible d'assurer V. E. que cette assistance leur soit accordée, car l’inpuissance et l'indifférence des autorités sont à leur comble;
5. Un nommé Ibraïm-Aga se trouvant dans sa propriété Leport, caza de Vodina, a été pris en otage par une bande albanaise, dont le Chef est un certain Camberd de Dibra;
6. Quatre paysans du village Diavat sont venus hier au V-Consulat Impérial demander mon assistance auprès des autorités contre des turcs qui, visitant le village, dépouillent les paysans. Je me suis empressé de faire mes démarches auprès du Téftéydar en faveur de ces pauvres chrétiens, et puis me féliciter d'avoir obtenu des promesses, dont la réalisation me parait problématique;
7. Avant-hier, à la porte de la ville de Monastir, en présence de deux médecins d'ici, un turc a tiré un coup de feu sur un paysan, qui refusait de lui donner son cheval. Le paysan est grièvement blessé, et j'ai été le voir ce matin à l'hôpital, où on l'a transporté;
8. Les habitants de Bitolia n'osent plus sortir de la ville pour leurs affaires de commerce, à cause des brigands qui rodent autour; et
9. Aujourd'hui, par ordre du Gouvernement Central de Constantinople, les autorités, de Monastir ont fait connaître que, dorénavant la monnaie fudiciaire (dite métallique) sera réduite à moitié de son prix normal. Cette disposition a produit un trouble immense dans les petites transactions, — ce qui fait qu'à la famine existante on vient d'ajouter encore cette dépréciation de la monnaie, dont le paysan seul est le possesseur.
En terminant, je m’abstiens de toute appréciation personnelle pour avancer celle de mon collègue d'Autriche-Hongrie, M-r de Knapitch, qui envisage la situation présente de la manière qui suit: "je suis content de la marche des affaires, dit-il. Cela va terminer un jour par un déplacement de pouvoir. Les Puissances ne peuvent rester longtemps impossibles à cet ordre de choses".

Ces paroles ainsi que les agissements de mon collègue me semblent de la plus haute importance; elles visent au programme bien arrêté de remplacer l'état actuel pas la domination Austro-Hongroise.

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No 6.
Copie d'un rapport adressé à S. E. M-r Novikow par L. Neagha V-Consul à Monastir, en date du 28 juin/10 juillet 1880, sous No 110.

Le 23 courant, les albanais de Dibra, au nombre de 200 hommes, sont allés au village valaque Bellitza, caza d'Ohrida, et ont enlevé aux habitants: 3500 têtes de moutons, 200 boeufs et 150 chevaux, — enfin tout ce que les pauvres paysans possédaient. Les mêmes albanais ont pris 250 moutons aux habitants du village Borovitz; 100 moutons du village Vesni; 120 de lasch-Moursunista et 800 du village Ivanitza. Ainsi donc, les villageois sont réduits à la misère complète, et je ne saurais vous dire, M-r l'Ambassadeur, si les autorités locales pourront et surtout voudront mettre la main sur les brigands, ces derniers étant musulmans.

On m'assure du reste, que les brigands en question, sauf leurs petits exploits, se livrent, impunément, une fois par an, à un coup de main de ce genre, et les autorités restent impassibles. Cela me fait croire que les mêmes autorités, dans le cas présent, ne feront point exception, aux règles précédentes, et les paysans seuls resteront entièrement livrés à la mendicité.

Au reste, le petit brigandage et les crimes se répètent presque tous les jours dans le vilayet de Monastir, et l'indifférence des autorités à cet égard est à son comble. Parfois même les employés subalternes, comme par exemple les zaptiés, se livrent à ce métier productif, et personne ne trouve rien à y redire, tellement le brigandage est arrivé à l'état chronique.


No 7.
Copie d'un rapport adressé à S. E. M-r Novikow par L. Neagha, V-Consul à Monastir, en date du 15/27 Octobre 1880, sous No 162.

Ayant été à différentes reprises informé que la population chrétienne du district d'Ochrida, ainsi que celle de la ville même de ce nom, souffre particulièrement des vexations de toute espèce de la part des turcs qui y habitent, et que les cas d'assassinats et des vols dépassent en nombre ceux des autres parties du vilayet de Monastir, j'ai cru nécessaire de visiter cette contrée afin de constater par moi-môme, à quel degré toutes ces plaintes sont fondées, et quelles en sont les causes qui les provoquent?

Tout d'abord, en arrivant à Ohrida, j'étais surpris de trouver la population chrétienne plongée, pour ainsi dire dans un marasme difficile à décrire. Et cependant l'explication est bientôt trouvée: se trouvant entourée d'une population musulmane constamment hostile, violente de caractère, se faisant un jeu de l'assassinat et du vol, et ne trouvant nulle protection et garantie dans les organes du gouvernement, les pauvres chrétiens ont complètement perdu confiance dans un meilleur avenir en s'abandonnant à un découragement, dont je m'abstiens de tracer les conséquences inévitables.

En passant à l'examen des causes, qui ont produit ces déplorables résultats, j'ai constaté, que les albanais musulmans de cette contrée sont, en premier lieu, profondement convaincus que le Traité de S-t Stefano, d'après lequel la ville d'Ohrida ainsi que la plus grande partie de son

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district passée à la Bulgarie, va être exécuté un jour, et que de cette manière des localités, qu'ils prétendent appartenir de droit à l'Albanie, vont se trouver sous la domination bulgares. Cette présomption seule irrite et excite les albanais à tel degré contre les bulgares, que dès lors ils se permettent la violence la plus brutale et les excès les plus extrêmes à l'égard de ces derniers. Une fois sur cette pente, les passions ne rencontrent aucun obstacle dans les autorités, ainsi il ne se passe pas un seul jour sans qu'un crime n'ait lieu. Je possède un registre du nombre des crimes commis durant le mois de Septembre: il remonte au chiffre de 25 chrétiens tués soit par vengeance, soit pour être dévalisés. De même dans l'espace de quatre jours que dura mon passage à Ohrida, trois assassinats ont été perpétrés dans la ville même, et les auteurs de ces crimes abominables n'ont été nullement poursuivis par les autorités locales, quoique les chrétiens connaissent fort bien les assassins, cependant ils n'osent point les dénoncer pour ne pas s'attirer leur vengeance.

En second lieu, un contingent de bandits de la pire espèce — sont les échappés des prisons de vilayet entier, et notamment ceux de Bitolia (leur nombre étant assez grand), qui se sauvent en général dans ce repaire de malfaiteurs à Ohrida, où la liberté et l'impunité leur sont entièrement assurés de sorte, que cette malheureuse ville, principalement peuplée par de chrétiens, est devenue le foyer des passions les plus violentes contre eux, et l'endroit le plus récalcitrant contre les autorités. Ainsi donc, les organes du gouvernement se voyant envahis et presque débordés par le mal, préfèrent encore pactiser avec des bandits que de chercher le remède efficace pour mettre un frein aux passions déchaînées. Du reste, il est de toute impossibilité d'attendre quelque amélioration à ce sujet de la part des autorités locales, dont l'action jusqu'à présent ne se manifeste guère que par les taxes multiples exigées des contribuables, et par leur perception onéreuse pour le peuple. D'un autre côté, la valeur réele de la plupart des employés locaux, autant que j'ai pu le constater, est au dessous de ce qu'on peut imaginer. Ils n'ont qu'une seule préoccupation: se maintenir en place. Pour cela, ils multiplient les envois à leurs supérieurs de Bitolia afin de bien disposer ces arbitres de leur destinée. Telle est la cause première du pillage organisé dans le vilayet entier et principalement dans le caza d'Ochrida, où tous les éléments mauvais se sont données rendez-vous pour livrer une population sans défense à la misère et à la ruine certaine.

Ainsi, se trouvant sous la domination de la terreur inspirée par les musulmans, les chrétiens qui possèdent hors de la ville quelques propriétés (tchifliques) ne peuvent jamais s'y rendre, car ils risquent d'être assassinés, et les albanais, profitant de cela, se sont déjà emparés de la plupart des propriétés, les cultivant pour leur propre compte sans en rien donner aux propriétaires. Cette anomalie est poussée si loin que lorsqu'un propriétaire frustré de cette manière, s'adresse au Tribunal local, on lui répond, que la terre appartient à celui qui la cultive. La justice musulmane étant ainsi distribuée entre les musulmans et les chrétiens, j'ai compris facilement la réponse, qui m'a été faite par le Cadis actuel d'Ohrida, que le Tribunal de là n'a rien à faire. Ayant pris des informations à ce sujet il résulte, que les chrétiens, ne pouvant obtenir aucune justice, ont abandonné depuis

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deux ans le Tribunal local en arrangeant leurs affaires autant que possible à l'amiable.

Outre cela, il est de mon devoir d'enregistrer encore quelques faits à la charge des musulmans, et qui me paraissent dignes de l'attention de Votre Excellence. Une grande partie de la population rurale du cazas d'Ochrida est depuis longtemps adonnée à l'élevage des moutons, et leurs produits: la laine et les peaux sont exportées à l'étranger. Cela donnait un certain revenu, quoique les albanais par leur vol, empêchaient que cette production puisse arriver à un état florissant. A présent ce genre de vol a pris une telle proportion qu'on compte jusqu'à 7000 moutons enlevés par Ses albanais dans l'espace de trois mois. Tout dernièrement encore, durant mon séjour à Ohrida, on a enlevé 2000 moutons à des paysans bulgares, de sorte qu'une certaine branche de prospérité, qui existait naguère, va être complètement anéantie.

A la suite des informations prises à ce sujet il appert, que le vol de moutons a pris une grande proportion surtout depuis que la Ligue Albanaise a transféré son siège de Prizrind à Dibra dans le voisinage d'Ohrida.

Si le siège de cette, malheureuse ligue à Dibra durera longtemps, — ce serait un nouvel élément de malheur pour la pauvre population des alentours, malgré que la Ligue vient de proclamer un grand principe, c'est à dire, "que les Albanais sont obligés de restituer tout ce qu'ils ont enlevé à qui que ce soit". Pour donner à V. E. une idée de ce que valent ces proclamations je n'en veux citer qu'un seul exemple: l'ex-propriétaire des 2000 moutons enlevés tout dernièrement eut la naïveté de croire pour un instant à la sincérité de cette proclamation, et en conséquence s'adressa aux sept Pacha albanais réunis à Dibra en leur demandant la restitution des .moutons enlevés, mais on lui repondit, que la Ligue a, pour le moment, d'autres questions plus sérieuses à arranger que celle des moutons.

Ne pouvant rien obtenir de la Ligue Albanaise, le paysan frustré est venu à Monastir m'apporter une plainte à ce sujet. Apès l'envoi de mon courrier d'aujourd'hui, je vais me rendre après du Valy pour soutenir la cause de ce malheureux homme, et quoique je n'espère pas d'obtenir beaucoup en sa faveur; cependant je tiens à ne pas laisser les turcs dans la conviction, que la population chrétienne est complètement abandonnée à son triste sort, et par conséquent elle se trouve entièrement à la merci des turcs.

Je puis encore avancer des faits du même ordre passés pendant les fêtes du Ramazan et du Baïram. Les musulmans de la ville d'Ohrida, en général gens de la pire espèce, ont l'habitude de faire une quête générale dans les maisons des chrétiens en demandant des vêtemens, de l'argent et c. sous menace de mort en cas de refus. A cela je dois ajouter, en forme de parenthèse, que les menaces proférées ne sont par malheur que trop réelles, car un maître d'école ayant d'abord refusé de donner à un malfaiteur cinq livres, ce dernier tira sur lui quatre coups de feu, que par hasard il les a échappé. Le lendemain il du s'exécuter en payant la somme exigée pour avoir la vie sauve.

De même, j'ai eu l'occasion, durant mon court séjour à Ohrida, de constater, comment les musulmans s'amusent avec leurs fusils dans la ville,

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au milieu de la journée, et personne n'ose faire la moindre observation. A cet exercice on voit se joindre aussi des garçons de 14 à 16 ans qui font, auprès des grands, leurs premières armes. Ainsi les coups de fusils partent dans toutes les directions au hasard, et si quel qu'un vient d'être blessé, on rit, on s'amusent et tout est dit. Personne ne songe à mettre terme à ce genre d'amusement barbare.

Enfin, je ne puis point passer sous silence une question vitale, qui, à la longue, peut avoir des conséquences désastreuses pour le cultivateur d'ici, — c'est la perseption de la dîme, qui se fait dans tout le vilayet de Monastir d'une manière bien défectueuse et dans le cazas d'Ohrida elle dépasse toutes les limites possibles. De mon passage par là la plupart de la récolte restait encore en plein air et exposée aux variations de l'atmosphère,, car les employés du fisc on retardé leurs opérations de propos délibéré jusqu'à ce que la pluie eût détruit une partie de la récolte, ou que le paysan, de guerre lasse, l'eût rentrée. Dans ce dernier cas l'employé réclame alors la dîme en espèces et fix arbitrairement le montant en exageant non plus 10% p. c. mais 30% et plus encore.

A cette occasion qu'il me soit permis de taire une observation: cet impôt en nature me parait vicieux et contraire à toutes les doctrines économiques, puisqu'il frappe le produit net sans tenir compte des frais d'exploitation. C'est de plus une entrave absolue à toute espèce de progrès agricole, car l'agriculteur n'a pas intérêt à faire des dépenses pour augmenter sa production, la plus grande partie du bénéfice devant entrer dans la poche du dîmeur. Ainsi donc le commerce languit, les transactions de toute espèce sont nulles et le cultivateur appauvris de sorte, que la misère générale gagne du terrain chaque jour.

Comme conséquence inévitable de cet ordre de choses, dans mes courtes excursions à Perlepé, Krouchevo, Gopeche, Resna et Ohrida la vue d’imences terrains incultes, des champs libres m'ont produit une pénible impression. La misère y règne en souveraine. Quant aux chemins de terre autres que les routes, la plupart ont été tracés par les paysans eux-mêmes et sont impraticables pour les voitures, si ce n'est pour les lourds chariots, du pays traînés par des boeufs. Ici on peut faire une seule exception pour la chaussée de Monastir à Perlepé, qui est dans un état relativement pratiquable. En ce qui concerne les ponts en général, ces derniers sont déplorables, et le plus souvent les rivières doivent être passées à gué. Et cependant la nature a singulièrement facilité la tâche des autorités turques, car presque partout les matériaux: le granit, la pierre de taille, la chaux se trouvent à pied d'oeuvre, la direction des routes est tracée à l'avance et, pour beaucoup d'entre elles, il suffirait d'un simple travail d'aplanissement ou d'égalisation de la surface peu important pour les rendre praticables.

En somme, M-r Amb., pour améliorer l'ensemble général des choses ci-dessus indiquées, il faut des efforts presque surhumains, car la lutte se présente contre une situation à nulle autre pareille.

Pourtant, pour ne pas laisser les autorités locales dans l'ignorance absolue des mes impressions personnelles, j'ai cru devoir m'entretenir d'un côté avec le Caïmakam d'Ohrida, et de l'autre avec le Valy à Bitolia, en discutant pièce par pièce toutes ces plaintes. Le premier, c'est à dire, le

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Caïmakam d'Ohrida, en thèse générale m'a dit, que les musulmans de cette localité ne sont en varité que "des chiens qui doivent être domptés". Quant, au Valy de Monastir, — celui-ci s'est enfermé dans un mutisme absolu disant, qu'il ne sait rien, n'aynt point reçu des informations à ce sujet. Cette réponse, je n'en doute point, est de bonne foi quand elle sorte de la bouche du Valy actuel.

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