DOCUMENTS ÉPIGRAPHIQUES KOUCHANS
G. Fussman
 

IV. — VASE INSCRIT DE QUNDUZ
(Pl. IX; fig. 28-29)

 
Pl. IX:
Pl. IX
 
Fig. 28 Fig. 29
Fig. 28 Fig. 28
 
M. SARWAR NASHIR KHAN, de Qunduz, possède dans sa collection personnelle un vase globulaire en cuivre jaune sur lequel est gravée une inscription kharos
̣ṭ. L’inscription fut remarquée pour la première fois, en août 1971, par M. P. BERNARD, Directeur de la Délégation Archéologique Française en Afghanistan. Il m’en envoya deux excellentes copies, l’une de sa main, l’autre de la main de M. H.-P. FRANCFORT, sous-directeur de la DAFA. En 1972, au cours d’une mission en Afghanistan effectuée grâce au concours financier du Centre National de la Recherche Scientifique et de l’École Française d’Extrême Orient, je pus moi-même examiner l’objet, que son propriétaire voulut bien m’autoriser à publier. Qu’il veuille trouver ici l’expression de mes remerciements, ainsi que tous ceux grâce à qui j’ai pu étudier l’inscription.


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L’origine précise du vase est inconnue. On sait seulement qu’il a été trouvé au Sud de l’Hindū-Kuš, en Bactriane afghane. Il se compose de deux parties, le vase lui-même, de forme sphérique, et un support circulaire creux, sur lequel on le posait. Il est fait par martelage et brasage; il est constitué d’au moins quatre parties: la lèvre, l’épaule et le col, la panse, le fond, réunis par soudure. Sur le fond, on voit quatre rivets, qui retiennent peut-être une pièce dont je n’ai pas vu les contours. Ils ne servaient pas à lier socle et vase, car le diamètre du cercle qu’ils délimitent est inférieur au plus petit diamètre du socle.

Trois cercles concentriques situés à la base du col forment tout le décor de cette petite jarre, au profil très simple. Elle est endommagée en deux endroits: il y a un trou à la jointure du col et de l’épaule, et un autre, un peu plus grand, au bas de la panse.

Dimensions du vase: Hauteur sans le socle: 29,1 cm; plus grand diamètre: 27,5 cm environ ( > circonférence de 86,35 cm); diamètre du col: 11,6 cm à l’extérieur, 11,4 cm à l’intérieur.

Dimensions du socle: Hauteur: 3,2 cm; plus grand diamètre (à la base): 14,3 cm à l’extérieur, 13,6 cm à l’intérieur; plus petit diamètre: 9,9 cm à l’extérieur, 8 cm à l’intérieur.

Sur l’épaule, à 3,5 cm environ de la jointure de l’épaule et du col, est gravée en pointillés une inscription kharoṣṭ d’une ligne, longue de 50 cm environ. Elle est complète à gauche; à droite (au début), il manque 1 à 3 akṣara, qu’un nettoyage scientifique du vase pourrait peut-être permettre de lire. Les signes qui subsistent sont nettement visibles. Mais le vase a été tellement décapé par son inventeur que la gravure en est désormais superficielle. C’est pourquoi les caractères n’apparaissent, ni sur les photos, ni sur les estampages que j’ai tâché d’en prendre [274]. Les caractères sont hauts de 7 (ya) à 10 mm (ka); ils sont espacés de 5 mm en moyenne.

... budhaputrasa Ana....pasa deyadhaṃma saghe catudiśe Staraya Baliyaphaïṃkavihare acariyanaṃ dhamṃagutakana parigrahe savasatvanaṃ h(i)tasukhaya /

«Don pieux de Ana.... pa, fils de ... budha, à la communauté des quatre quartiers, pour Stara, dans le monastère de Baliyaphaïṃka, pour appartenir aux maîtres dharmaguptaka, pour le bonheur et la prospérité de tous les êtres.»

La graphie de l’inscription est assez peu soigneuse. L’anusvāra est tantôt noté (°dhaṃma, acariyanaṃ, °satvanaṃ), tantôt oublié (saghe, dhaṃmagutakana); une partie du i de h(i)tasukhaya n’a pas été gravée [275]; la désinence de deyadhaṃma n’est pas indiquée [276]; la forme
 

274. Le dessin de la Pl. IX n’est pas un fac-similé. J’ai seulement reproduit la copie de l’inscription qui figure sur mon carnet de notes. Afin que le doute ne soit pas permis, j’ai reproduit cette inscription d’une ligne sur deux lignes et je n’ai pas indiqué l’échelle. Les akṣara y sont dessinés en traits pleins, alors que sur le vase ils sont en pointillés. Les caractères qui sont en pointillés sur notre dessin sont ceux dont la lecture n’est pas entièrement assurée.

275. Que l’on ait voulu graver hita°, et non heta°, est sûr. Comparez le hi incomplet de hitasukhaya, où le signe diacritique i est placé au milieu de l’akṣara, et le he de parigrahe où le signe e est au sommet de l’akṣara.

276. On attendrait °dhaṃme ou °dhaṃmo.


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des dha est hésitante; la distinction entre a et va, entre ba et ra n’est pas toujours bien marquée [277]. Le graveur semble avoir reproduit un texte inscrit à l’encre, que peut-être il ne comprenait pas: le pa de parigraphe a en effet une forme cursive qui n’est pas celle du pa de putrasa.

Malgré cette graphie incertaine, le texte ne présente guère de difficultés: il reproduit le formulaire quasi-obligé des inscriptions relatant une donation à la communauté bouddhique [278]. Le nom du donateur est presque entièrement effacé. Il s’appelait Ana[- ou Anu[- [279]; il était fils d’un nommé [..]budha ou [...]budha. Grammaticalement, il est facile d’imaginer un composé se terminant par °budha ( = Buddha) et commençant, par exemple, par un adjectif verbal en -ta ou -na. Mais je ne connais pas de nom ainsi formé. Dans les inscriptions du Nord-Ouest de l’Inde, Buddha, dans les noms propres, est toujours premier terme de composé [280]. Gomme il y a d’autres fautes de gravure dans ce texte, je me demande s’il ne faut pas lire °budh(i) et restituer un nom analogue à Svarabudhi [281]. Les traces que porte le vase semblent indiquer que le nom d’Ana[- ou Anu[- comportait sept syllabes, plus la désinence de génitif -sa. C’est un peu long. Peut-être faut-il compter quatre syllabes pour le nom et trois syllabes pour une épithète ou un ethnique qui le suivrait.

Ana[- a offert le vase de cuivre à un monastère (vihāra-) dont le nom semble indiqué par un long composé:

starayabaliyaphaïṃka-vihare. La lecture est relativement sûre. La première syllabe est sûrement sta: la lecture viraya- est impossible comme le montre la comparaison avec le vi de vihare. Le pha est certain [282]. Seule la lecture iṃ est douteuse. Mais l’absence de courbe prononcée au bas, à droite de la première haste oblique, ne permet guère de lire hiṃ. Et la différence de tracé avec les autres dha de l’inscription interdit de lire dhi.

Slarayabaliyaphaïṃka serait un toponyme très long. C’est pourquoi nous nous résignons à couper Staraya Baliyaphaiṃka-vihare, «pour Stara, dans le monastère de Baliyaphaïṃka», ce qui ne rend pas le texte plus clair. Il faut en effet admettre que le vase était offert à un moine désigné nommément, ce qui est contraire aux prescriptions du vinaya [283], et à l’usage, puisque les inscriptions indiennes de même époque ne fournissent pas d’exemples de dons de ce genre. Nous avons rencontré
 

277. Mais l’on distingue facilement ta de da.

278. Voir KONOW, CII, p. 48, A 14; p. 88; p. 89; p. 121; p. 122; p. 176; FUSSMAN, BEFEO, LVI, 1969, pp. 5-9.

279. Les copies indépendantes de P. BERNARD et H.-P. FRANCFORT indiquent nu. J’ai vu na; peut-être le vase a-t-il subi, entre 1971 et 1972, un nouveau décapage qui aurait effacé les traces du u.

280. Voir les index de KONOW, CII, et de LÜDERS, Mathurā Inscriptions, Göttingen, 1961.

281. Nom attesté dans l’inscription de Māṇikiāla, KONOW, CII, p. 149, l. 11.

282. Il est impossible de lire ri, car la barre du i ne descend jamais aussi bas.

283. Cf. par exemple S. DUTT, Early Buddhist Monachism, 1960, pp. 151-153, d’après le vinaya pāli. En Chine, à la fin du VIIe siècle de n. è., la situation est très différente: voir J. GERNET, Aspects Économiques du Bouddhisme dans la Société Chinoise du Ve au Xe siècle, Publications de l’EFEO, Saigon, 1956, pp. 71 sq.


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une difficulté analogue en éditant une inscription de Hadda [284], inscrite à l’encre sur un vase de même forme que le vase de Qunduz. Nous sommes donc contraints de penser que, comme la jarre de Hadda, le vase de Qunduz était destiné aux cendres du moine Stara [285]. Quant au toponyme Baliya-phaïmka, il ne se laisse pas interpréter. Disons seulement qu’il ne serait pas raisonnable d’y lire le nom de Bactres (Balx, sanskrit Bālhī, Bāhlika) [286].

L’intérêt essentiel de l’inscription est de nous apprendre que ce monastère appartenait aux maîtres Dharmaguptaka. On connaît mal l’implantation géographique de cette secte, qui joua un rôle important dans la naissance du Mahāyāna [287] et dont l’influence en Chine fut profonde [288]. HIUAN-TSANG et I-TSING en trouvèrent les traces dans l’Uḍḍiyāna (vallée du Swāt) et dans le bassin du Tarim [289]. Des inscriptions mentionnent des dons faits aux Dharmaguptaka à Jamālga[290] et dans la région de Mathurā[291]. Nous savons désormais qu’à l’époque kuṣāṇa, ils possédaient un monastère en Bactriane du Sud.

Il n’est pas possible en effet de préciser davantage la date de l’inscription. Le seul akṣara caractéristique est le sa, à boucle entièrement ouverte, qui indique que l’inscription est contemporaine ou postérieure à Wima Kadphisès. La forme du vase ne nous renseigne pas davantage. On trouve des jarres analogues, en céramique, au niveau II [292] comme au niveau III de Begram [293], et dans le niveau kuṣāṇa de Shaikhan Dheri [294]. Le vase de cuivre de Wardak, daté de l’an 51 de Kaniṣka, est de forme semblable quoique de proportions différentes [295]. Nous dirons donc que vase et inscription datent du Ier ou du IIe siècle de n. e.
 

284. BEFEO, LVI, 1969, pp. 5-9. Le texte est Sihaṣudaya almaṇasya arogada[kṣ]i[ṇa ...] saṃghe caturdiśe Samamtapaśe Mahapriyasaṃñe acaryeṇaṃ sarvastivadiṇaṃ parigrahe deyadharme / et il nous paraît impossible d’interpréter Samaṃtapaśe Mahapriyasaṃñe autrement que comme un double nom propre. Ce vase de Haḍḍa semble mentionné par BARTHOUX, Haḍḍa, Mém. DAFA, t. IV, p. 175 («poterie cinéraire [portant] une inscription autour du col»). D’autres vases du même type sont illustrés dans WILSON, Ariana Antiqua, Pl. IX. Sur les inhumations dans les stūpas, voir A. FOUCHER, Art gréco-bouddhique du Gandhāra, I, pp. 48-52.

285. Voir nos explications et nos réserves op. cit., pp. 8-9. Cette solution ne nous paraît pas entièrement satisfaisante. Nous l’adoptons faute de mieux.

286. Sur les diverses formes de ce nom, voir P. DEMIEVILLE, «Les versions chinoises du Milindapañha», BEFEO, XXIV, 1-2 [1924], p. 40.

287. A. BAREAU, Les sectes bouddhiques du Petit Véhicule, Publications de PEFEO, Saigon, 1955, p. 190 et p. 297, B, 3°.

288. LAMOTTE, Histoire du Bouddhisme Indien, Louvain, 1958, p. 582 et surtout 595.

289. A. BAREAU, op. cit., p. 190.

290. KONOW. CII, p. 113,1. 2, lisait dhamaüte[oke] parigrahe. LÜDERS, Acta Orientalia, 18, 1940, p. 17, a montré qu’il fallait restituer dhamaüte[aṇa] parigrahe < dharmaguptakānāṃ parigrahe. Cette solution est adoptée par H. W. BAILEY, BSOAS, XI, 1946, p. 790 et J. BROUGH, The Gāndhārī Dharmapada, Londres, 1962, p. 44, n. 3. Sur la date de l’inscription, voir supra, p. 41.

291. LÜDERS, Mathurā Inscriptions, p. 187, § 150,1. 3. L’inscription est de l’an 17, probablement de Kaniṣka, soit 78+17 = 95 de n. è.

292. GHIRSHMAN, Begram, Mém. DAFA XII, Le Caire, 1946, Pl. XIV, 5 = Pl. XXXIX, BG 358, d.

293. Ibid., Pl. LII, 11.

294. Ancient Pakistan, Bulletin of the Department of Archaeology University of Peshawar, II, 1965-66, p. 173, fig. 47, n 12.

295. KONOW, CII, Pl. XXXIII; hauteur 8,9 inch = 25,14cm.; diamètre 6,6 inch = 16.76cm.
 

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