DOCUMENTS ÉPIGRAPHIQUES KOUCHANS
G. Fussman
 

III. — BUDDHA DE L’AN 5
(Fig. 27)
 
Fig. 27
Fig. 27
 
1.  Nous devons à l’amabilité de M. DE MARTEAU, de Bruxelles, l’autorisation de publier le bas-relief que nous étudions ici. La photo que nous en donnons (fig. 27) est déjà parue dans une page publicitaire de Oriental Art, printemps 1973. Selon M. DE MARTEAU, la sculpture est haute de 62 cm et large de 60 cm. Son origine précise est inconnue. Elle représente un Buddha auréolé assis sur un lotus dont la tige semble passer au-travers de la plinthe du bas-relief. L’épaule droite du Buddha est nue, ses mains forment la mudrā de l’enseignement. Au-dessus du Buddha, un dais de feuillage et de fleurs; à sa droite, le bodhisattva Maitreya [238], auréolé, dont les deux avant-bras sont cassés; à sa gauche, un bodhisattva coiffé d’un turban, dont l’avant-bras droit est cassé. Derrière l’épaule gauche du Buddha, se penchant vers lui, on voit Indra, représenté en buste, reconnaissable à sa coiffure, et dont le bras gauche, qui tenait un foudre, est cassé. Derrière l’épaule droite du Buddha, se penchant vers lui, on voit Brahma, représenté en buste, les cheveux dénoués et la main droite contre la poitrine.

Sur la plinthe, coupée en deux par la tige du lotus, inscription kharoṣṭ d’une ligne, dont seul le premier akṣara est incomplet. La lecture est sûre.

sa[ṃ] 4 1 phagunasa masasa di paṃcami Budhanadasa
trepid
̣akasa danamukhe madapidarana adhvadidana puyaya bhavatu /

«An 5, au cinquième jour du mois de Phalguna, don de Budhanada qui connaît le Tripiṭaka; que ce soit en l’honneur de son père et de sa mère décédés.»


2.  La date de l’inscription ne fait aucun doute. Le relief a été dédié en l’an 5 d’une ère qui ne peut être que l’ère de Kanis
̣ka [239]. L’étude paléographique le confirme: les sa sont des sa à boucle ouverte d’époque kuṣāṇa [240]; le ka a la forme cursive qu’on lui voit à Kurram [241] et à Wardak [242].

3.  La langue est un mélange de prakrit et de sanskrit. La graphie très soigneuse de l’inscription permet de distinguer entre ta, de forme anguleuse, et da, de forme cursive. On voit ainsi que toutes les dentales intervocaliques sont sonorisées, sauf dans bhavatu, qui est un emprunt direct au sanskrit. -R- postconsonantique est conservé dans trepiḍaka-, ce qui est un trait caractéristique de la gāndhārī. Le lapicide n’a pas fait
 

238. Sur ces identifications, voir ci-après, § 6.

239. Soit en 78 + 5 = 83 de n. è. Voir supra, pp. 40 sq.

240. Sur ce critère, voir FUSSMAN, BEFEO, LVII, 1970, pp. 48-50.

241. KONOW, CII, p. 155, l. 1 A. Cette inscription est de l’an 20. Les inscriptions de Sui Vihār (an 11) et Māṇikiāla (an 18) ont des ka de forme plus anguleuse, qu’on retrouve encore dans l’inscription d’Ārā de l’an 41.

242. KONOW, CII, p. 170, l. 1. Cette inscription est de l’an 51.


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usage de la possibilité que lui donnait la kharoṣṭ de distinguer entre na et ṇa. Le fait est courant [243]. L’assimilation de -lg- en -g- (= -gg- ?), dans phaguna- est attendue: on la rencontre dans l’inscription de Zeda [244]. Le traitement -j- > -y- dans puyaya < pūjāyai est plus que fréquent Le nominatif neutre en -e, la désinence de génitif -sa, la désinence de locatif -mi sont normales en gāndhārī.

Il n’en reste pas moins que le prakrit de l’incription est fortement sanskritisé. On connaît une inscription kharoṣṭ en assez bon sanskrit [245], et quelques autres plus ou moins sanskritisées [246]. Il faut ajouter à cette liste les cinq inscriptions [247] où l’on note le tatsama bhavalu au lieu de hotu, hodu attendus. Toutes ces inscriptions sont d’époque kuṣāṇa. Celle que nous publions aujourd’hui est plus caractéristique encore. Alors que la désinence de datif des thèmes en -ā-, dans les inscriptions kharoṣṭ est toujours -ae [248], nous rencontrons dans l’expression puyaya bhavatu la désinence -aya, caractéristique, selon M. EDGERTON, du sanskrit mixte bouddhique [249].

De même, l’expression adhvadida- < adhua-atīta-, «qui a passé son temps, décédé» est typiquement bouddhique. Les expressions atīto adhvā, atīto addhā, «le temps passé», ne se rencontrent qu’en sanskrit mixte et en pāli [250]. En sanskrit, adhvan- a presqu’exclusivement le sens de «route» ou de «(temps de) route»; l’emploi métaphorique «temps du voyage» > «temps de la vie» est particulier aux textes bouddhiques [251].

Ce mélange de gāndhārī et de sanskrit, les particularités morphologiques et lexicales du texte permettent donc d’affirmer sans hésiter qu’il est rédigé en sanskrit mixte bouddhique. C’est le texte daté le plus ancien qu’on connaisse dans cette langue.

4.  Le donateur Budhanada, «qui pousse le cri du (ou des) Buddha», est trepiḍaka-, c’est-à-dire qu’il connaît le Tripiṭaka. Cette courte inscription atteste donc l’existence, avant l’an 5 de Kaniṣka, d’un canon bouddhique divisé en trois corbeilles. C’en est la mention la plus ancienne connue [252], puisqu’elle est antérieure à l’inscription de Mathurā de l’an 33, sous Huviṣka, qui mentionne un [t]repiṭaka [253].
 

243. Voir KONOW, CII, pp. CII-CIV.

244. °phaguṇe, KONOW, CII, p. 145.

245. KONOW, CII, p. xcix; J. BHOUGH, The Gāndhārī Dharmapada, Londres, 1962, p. 86, § 32.

246. KONOW, CII, p. 156.

247. Inscriptions de Sui Vihār (CII, p. 138), d’Āra (CII, p. 162), tessons de Tor Ḍherai (CII, p. 173) et vase inscrit de Haḍḍa (FUSSMAN, BEFEO, LVI, 1969, pp. 6-7).

248. Reliquaire de Kaniṣka (CII, p. 135), inscription de Sui Vihār déjà citée, inscription de Māṇikiāla (CII, p. 145), inscription de Haḍḍa (CII, p. 157) et de Wardak (CII, p. 165).

249. Buddhist Hybrid Sanskrit Grammar, pp. 63-64.

250. EDGERTON, Buddhist Hybrid Sanskrit Dictionary, s.v. adhvan; Critical Pāli Dictionary, I, 3, s.v. addha(n).

251. Et jainas, si j’en crois MONIER-WILLIAMS.

252. Sur les autres mentions, voir LAMOTTE, Histoire du Bouddhisme Indien, Louvain, 1958, pp. 164-165.

253. LÜDERS, Mathurā Inscriptions, unpublished papers edited by K. L. JANERT, Göttingen, 1961, p. 55.


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5.  Il est curieux que ce Budhanada, qui se vante de connaître les Écritures, fasse un don en l’honneur de parents décédés. Il n’est pas étonnant qu’un donateur, clerc ou laïc, fasse une offrande en l’honneur (pūjā-) [254] des Buddhas, des Pratyekabuddhas ou des Arhants. Ce faisant, il choisit un excellent champ de mérite (puṇya-kṣetra-) et le mérite (puṇya-) résultant de son don s’en trouve multiplié.

Lorsque le donateur indique qu’il agit en l’honneur de ses parents, de ses amis, de ses supérieurs hiérarchiques, ou même de tous les êtres, c’est une preuve de sa compassion (karuṇā-): il fait ce don, non pour lui, mais pour les autres [255], que cela leur apporte des biens matériels (en particulier la santé et le bonheur) [256], ou qu’il les associe à son don, opérant ainsi une sorte de transfert de mérite à leur profit. Mais comment faire un transfert de mérites au profit de parents décédés? La doctrine du karman- implique que nos actions nous suivent partout et que la rétribution en soit nécessaire. En d’autres termes, une fois un individu décédé, nul ne peut plus rien pour lui puisque sa nouvelle existence dépend uniquement du fruit, bon ou mauvais, de ses actions passées.

Il est possible que ce don en l’honneur de parents décédés, dont on connaît un autre exemple [257], représente une résurgence du culte des mânes (pit-). Je crois plutôt qu’il implique l’existence de la doctrine mahāyāniste du transfert des mérites (pariṇāmanā-). De la même manière, Śāntideva dédie le mérite que lui vaut la composition du Bodhicaryāvatāra aux damnés, afin qu’ils se réjouissent et que les enfers deviennent des endroits agréables [258]. Si notre interprétation est correcte, ce relief a été offert par un sectateur du Mahāyāna. Il est d’autant plus important de le constater que les représentations de l’art du Gandhāra en apparence ne trahissent pas de penchants mahāyānistes et qu’on peut toujours les interpréter en termes de Hīnayāna [259]. Nous avons, donc, pour la première fois, une preuve de l’existence de courants mahāyānistes dans l’Inde du Nord-Ouest, à la fin du premier siècle de n. e. Voilà qui explique que, dès le milieu du IIe siècle de n. e., des moines parthes, sogdiens et khotanais, aient pu traduire en chinois des Mahāyānasūtra[260].

6.  On a longtemps cru que le reliquaire de Shāh-jī-kī-Ḍherī était
 

254. Sur les divers bénéficiaires de la pūjā- dans les inscriptions kharoṣṭ, voir KONOW, CII, p. CXVII.

255. Sur la karunā-, voir HAR DAYAL, The Bodhisattva Doctrine in Buddhist Sanskrit Literalure, Londres, 1932, p. 178.

256. Voir les listes de KONOW, CII, p. CXVII.

257. Inscription (bouddhique?) de Mathurā, d’époque gupta ?, mentionnant un don en l’honneur de parents décédés ([mātap]i[t]ṇa [abhyat]ita-kala-ga[]nāṃ pujāy[e]): LÜDERS, op. cit., p. 81. Malgré les nombreux crochets droits, LÜDERS garantit la lecture.

258. Sur le problème du transfert des mérites, voir HAR DAYAL, op. cit., pp. 190-193.

259. Voir à ce sujet Y. KRISHAN, «Was Gandhāra art a product ol Mahāyāna Buddhism», JRAS, 1964, pp. 104-119. Mme LOHUIZEN DE LEEUW, Scythian Period, p. 136, voit dans la représentation fréquente de Bodhisattvas, sur les reliefs du Gandhāra, la preuve de l’existence de courants mahāyānistes. Mais les Bodhisattvas appartiennent aussi au Hīnayāna: voir RAHULA, «L’idéal du Bodhisattva dans le Theravāda et le mahāyāna», JA, 1971, pp. 63-70.

260. Sur ce problème, voir A. BAREAU, Les sectes bouddhiques du petit véhicule, Paris, 1955, p. 300.


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daté de l’an 1 de Kaniṣka [261]. M. B. N. MUKHERJEE, qui a pu examiner le reliquaire après sa restauration, a montré que l’inscription n’était pas datée [262]. Le Buddha de Bruxelles est donc la seule statue gréco-bouddhique sûrement datée du règne même de Kaniṣka. Elle servira désormais de point de repère obligé à qui voudra à nouveau disserter sur la chronologie de l’art du Gandhāra. Nous ne reviendrons pas sur ces questions fort discutées [263], et qui échappent en partie à notre compétence. Indiquons seulement, pour signaler l’importance de ce relief, que, récemment encore, on a pu, avec d’excellents arguments, nier que sous Kaniṣka ait déjà existé un art gréco-bouddhique de qualité [264]. Il est maintenant assuré qu’en l’an 5 de Kaniṣka l’art du Gandhāra produisait des œuvres d’excellente qualité et s’appuyant sur des traditions déjà anciennes.

Iconographiquement, en effet, ce relief suppose une assez longue élaboration. Le lotus sur lequel est assis le Buddha, et dont la tige traverse la plinthe comme pour montrer qu’il est en train de s’élever, indique clairement le sujet de la scène: le bas-relief décrit le grand miracle de Śrāvastī[265]. Mais la scène est très simplifiée. Dans la deuxième partie du miracle de Śrāvastī, les deux rois Nāgas, Nanda et Upananda créent un lotus miraculeux où s’assied le Buddha, avec Indra à sa gauche et Brahma à sa droite, comme sur notre relief. Mais l’essentiel du miracle est dû au Buddha lui-même: celui-ci, grâce à ses pouvoirs surnaturels, crée alors des milliers de lotus portant chacun un Buddha. C’est la séné que représentent de nombreux bas-reliefs [266]. La version stylisée que nous présente le relief de Bruxelles, pour indiquer le lieu et la nature de la scène, se contente de deux indices: le lotus, à la tige apparente, et la mudrā d’enseignement du Buddha. Elle suppose donc, non seulement une réflexion de l’artiste sur le thème iconographique qui lui est proposé, mais surtout une éducation de l’œil du spectateur, qui doit être capable d’identifier la scène à l’aide de ces seuls éléments. En d’autres termes, le relief de l’an 5 nous semble nécessairement postérieur aux plus anciens des reliefs surchargés représentant la même scène.

La composition et la facture du relief rappellent de fort près une sculpture de Sahr-i Bahlol à plinthe historiée [267]. Mais c’est surtout la
 

261. H. JNGHOLT, Gandhāran Art in Pakistan, New-York, 1957, fig. 494 et 495; K. Walton DOBBINS, «Two Gandhāran reliquaries», East and West, 1968, pp. 151-162; K. Walton DOBBINS, The Stūpa and Vihāra of Kaniṣhka I, Calcutta, 1971, pp. 24-32.

262. B. N. MUKHERJEE, «Shāh-jī-kī Ḍherī Casket Inscription», British Museum Quarterly, XXVIII, 1964, pp. 39-46.

263. Voir en dernier lieu LOHUIZEN; INGHOLT, op. cit.; MARSHALL, The Buddhist Art of Gandhāra, Cambridge, 1960; DOBBINS, op. cit.

264. LOHUIZEN, p. 21.

265. Sur cette dénomination, que n’accepte pas Mme LOHUIZEN DE LEEUW (pp. 131-136), voir A. FOUCHER, «Le «grand miracle» du Buddha à Çrâvastî», JA, 1909, pp. 5-78, avec illustration très complète, et INGHOLT, op. cit., pp. 121-122.

266. INGHOLT, op. cit., n°s 255 à 258.

267. INGHOLT, op. cit., n° 254. Sur les fouilles de Sahr-i Bahlol, voir A. FOUCHER, L’Art gréco-bouddhique du Gandhāra, I, Paris, 1905, p. 11 et 17; D. B. SPOONER, Archaeological Survey of India, Annual Report, 1906/1907, pp. 102 sq.; ibid., 1909/1910, pp. 46 sq., Pl. 20-22; A. STEIN, ibid., 1911/1912, pp. 95-119 (p. 101, liste des monnaies kuṣāṇa trouvées lors de la fouille).


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reproduction quasiment exacte d’un autre relief de Sahr-i Bahlol, actuellement au Musée de Peshawar [268]: même position du Buddha, même type de tête, même dais de fleurs, même attitude des dieux et des Bodhisattvas, même rendu des drapés [269]. La caractéristique commune la plus significative est cette tige de lotus qui, dans les deux reliefs, traverse la plinthe. Quant aux différences, elles sont minimes: les pétales du lotus sont de facture différente et, surtout, sur le relief de Peshawar, Maitreya est à gauche du Buddha alors que sur le relief de Bruxelles, il est à sa droite [270].

Nous sommes donc en présence de deux œuvres, sinon du même artiste, du moins du même atelier et reproduisant le même carton. Nous n’hésiterons donc pas à dater le relief de Sahr-i Bahlol du Musée de Peshawar des premières années du règne de Kaniṣka. Mme LOHUIZEN semble dire qu’il est postérieur au IIIe siècle de n. e. [271], peut-être même au début du IVe siècle de n. e. [272]. Quant à M. MARSHALL, il le date de la fin du ne siècle de n. e. «when art had become smug and complacent, and even craftmanship was already on the wane» [273]. C’est dire combien il est difficile de dater une sculpture à partie des seuls critères stylistiques.
 

268. INGHOLT, op. cit., n° 253. Photos meilleures dans LOHUIZEN, Pl. XVI, 25 et MARSHALL, Buddhist Art of Gandhāra, Pl. 89, fig. 124.

269. Les plis du relief de Peshawar, si j’en juge d’après les photos, semblent moins accentués que ceux du Buddha de Bruxelles. Mais le dessin en est identique, aussi bien dans le drapé de la toge que dans le drapé des vêtements des Bodhisattvas. Il n’y a de différence que sous la jambe gauche du Buddha.

270. Le Maitreya de Peshawar, bien conservé, est aisément identifiable grâce à son pot à eau.

271. P. 136.

272. P. 126.

273. Op. cit., p. 96. M. MARSHALL place le début de l’ère de Kaniska en 128/129 de n.e.
 

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