DOCUMENTS ÉPIGRAPHIQUES KOUCHANS
G. Fussman
 

I. — INSCRIPTIONS ET ANTIQUITÉS DU DAŠT-E NĀWUR
 

8. Conclusions historiques

c. Date et contenu

Que nous apprend la trilingue (DN I + DN III + DN IV)? Elle est datée de Gorpiaios 279; l’étude paléographique de DN IV incite à la placer au début de l’époque kuṣāṇa. En DN I, nous avons cru lire l’expression . En DN IV, nous avons identifié une séquence rajatirajasa, qui a pu faire partie de l’expression [maharajasa] rajatirajasa. La conclusion est évidente: ces inscriptions datent du début du règne de Wima Kadphisès. La numismatique en apporte une preuve indirecte. Nous avons dit [146] combien il était curieux que  et non  corresponde à [maharajasa] rajatirajasa. Mais  correspond à grec . Or il existe plusieurs séries de monnaies de Wima Kadphisès portant au droit la légende   et au revers, en kharoṣṭ, maharajasa rajadirajasa Vhima Kathphiśasa [147]. Le couple titre grec / titre indien de ces monnaies correspond exactement au couple titre iranien / titre indien de nos inscriptions. Les monnaies où Wima est appelé  sont nécessairement antérieures à celles où il est appelé . Elles datent donc, et l’argument vaut pour nos inscriptions, de la première partie de son règne [148].
 

146. Supra, p. 21.

147. Rosenfleld, Kushans, pp. 23-24, types II-VII. A. H. WOOD, The gold coin-types of the great Kushāṇas, Numismatic Notes and Monographs, Numismatic Society of India, n° 9, Varanasi, 1959, pp. 1-4, n°s 1-6 et 8-13.

148. Sans que nous puissions indiquer la durée, même relative, de cette première partie.


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Il est difficile de dire si les inscriptions mentionnent seulement Wima Kadphisès, en rapportant, par exemple, des événements qui se seraient passés sous son règne et auxquels il n’aurait pas été directement mêlé, ou si elles ont été gravées sur son ordre. Cette dernière hypothèse est quand même la plus vraisemblable. Qui, sinon le souverain, songerait à faire graver une trilingue, et ce, dans un endroit inaccessible? Quant au contenu même des inscriptions, nous n’en connaissons rien. La mention de la déesse  rend seulement probable que ce sont des inscriptions religieuses.

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On connaît une autre inscription kuṣāṇa de 279. Il s’agit de SK 2, qui a fait l’objet d’un commentaire très sensé de M. A.D.H. Bivar [149]. Son raisonnement est simple. SK est un temple dynastique fondé par Kaniṣka. On s’attend à ce qu’y soient employées les formules de datation officielles, donc l’ère de Kaniṣka. Effectivement, SK 4 est de l’an 31 de Kaniṣka et SK 2 ne lui est certainement pas postérieure. SK 2 n’est donc pas datée dans l’ère de Kaniṣka et «the earlier era is used because the Era of Kaniṣka had not yet been established at the time when the unfinished inscription was cut» [150]. Autrement dit, l’an 1 de Kaniṣka commence très peu de temps après 279.

M. BIVAR calcule donc le début de l’ère de Kaniṣka en ajoutant 279 [151] à — 57, début de l’ère Vikrama, et à — 155, début de l’ère indo-bactrienne, qui sont les deux seules ères dont il reconnaisse l’existence avant celle de Kaniṣka. Calculée dans l’ère Vikrama, la date de 279 placerait le début de l’ère de Kaniṣka peu de temps après 222, ce qui est impossible, quoi qu’en pensent MM. GÖBL et ZEJMAL [152]. Calculée dans l’ère indo-bactrienne, la date de SK 2 place le début du règne de Kaniṣka peu de temps après 124 de notre ère, ce qui confirmerait à la fois la date 128/129 proposée pour cette ère par St. KONOW et Sir J. MARSHALL, et l’existence d’une ère indo-bactrienne de 155 avant n. e. [153].

Car c’est là un des points faibles de la théorie de M. BIVAR: l’ère de 155 est une ère inventée pour les besoins de la cause par TARN [154]. Elle ne repose que sur une succession d’hypothèses. Si, en ajoutant 279 à un hypothétique 155, on obtient pour l’ère de Kaniṣka une date voisine de 124, cette date ne peut être qu’hypothétique elle aussi. Malgré les apparences, nous n’avons pas progressé d’un pas.

Il y a une autre faiblesse dans le raisonnement de M. BIVAR. S’il affirme que l’inscription de 279 est de peu antérieure à l’an 1 de Kaniṣka, c’est, bien qu’il ne le dise pas aussi nettement que nous, parce qu’il
 

149. «The Kaniṣka dating from Surkh Kotal», BSOAS, 1963, pp. 498-502.

150. BIVAR, op. cit., p. 501.

151. Ou 275, autre lecture possible.

152. Voir infra, p. 50.

153. BIVAR, op. cit., p. 502.

154. W. W. TARN, The Greeks in Bactria and India, 2e éd., Cambridge, 1951, pp. 494-502. On trouvera dans LOHUIZEN, pp. 35-53, des arguments très solides contre le principe d’une ère commençant entre 160 et 155 de n. e.


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croit qu’elle est en relation très étroite avec le temple, dont on sait qu’il a été construit par Kaniṣka. Or nous ne connaissons pas le rapport de SK 2 avec le temple de Kaniṣka. On lit dans le rapport préliminaire de M. SCHLUMBERGER: «Enfin, après une période d’abandon, la cella, mais elle seule, fut remise en état, à un niveau supérieur de deux mètres environ au niveau primitif. Elle fut rétrécie par l’adjonction d’un muret dans son angle sud-ouest. Quatre colonnes, reposant sur des bases remployées et disparates, soutinrent la toiture de ce local réduit, au fond duquel fut aménagée une banquette de terre, portant en son centre une dalle de pierre (Pl. IV, 2)» [155]. En d’autres termes, SK 2 n’a pas été trouvée en place. C’est un remploi qui peut venir du temple primitif comme d’un autre site. Il existe des chances que SK 2 vienne du temple même: les quatre bases remployées dont parle M. SCHLUMBERGER viennent presque certainement de la cour à péristyle [156]. Mais elle peut aussi venir d’un endroit proche, situé par exemple dans la partie non fouillée de l’acropole de SK. Car, après tout, pourquoi et où les architectes de Kaniṣka auraient-ils intégré cette dalle de pierre, portant une inscription inachevée, dans l’édifice qu’ils construisaient? [157]. Nous devons donc nous borner à dire que l’an 279 de SK 2 est antérieur à l’an 1 de Kaniṣka. De combien d’années, nous l’ignorons.

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L’inscription DN I contient une indication qui pourrait nous renseigner: la formule de datation est une formule stéréotypée, reprise des usages de la chancellerie séleucide. Il est impossible que la date soit exprimée dans l’ère séleucide (Automne 312 avant n. e.). Mais nous avons vu que la même formule de datation est utilisée dans les inscriptions arsacides. Est-il possible de dater les inscriptions du DN d’après l’ère arsacide qui commence le premier Nisan de 247 avant n. e. [158], et donc d’affirmer qu’elles ont été gravées dans l’été 32 de n. e. [159]?

Ces inscriptions, avons-nous dit, datent de la première partie du règne de Wima Kadphisès. Si nous maintenons la date de 32, Kaniṣka ayant succédé à Wima Kadphisès, il nous faut placer l’an 1 de Kaniṣka le plus près possible de 32, c’est-à-dire en 78. Nous essaierons de prouver que cela est possible et vraisemblable en montrant:

1) que l’ère de 247 permet d’interpréter de manière cohérente une série d’inscriptions et de monuments;
 

155. JA, 1952, p. 440.

156. Notes manuscrites de M. SCHLUMBERGER.

157. Il n’y aurait aucune difficulté à admettre que SK 2 vienne du premier état du temple si SK 2 était l’inscription de fondation, en cours de gravure quand on apprend l’instauration d’une nouvelle ère. On aurait donc abandonné la gravure de la dalle de pierre à ce moment. Mais nous connaissons l’inscription de fondation de SK; c’est SK 1, gravée à la base d’un énorme mur, et l’on ne peut supposer que SK 1 ait été gravée en remplacement de SK 2.

158. Sur cette ère, voir en dernier lieu LE RIDER, Suse sous les Séleucides et les Parthes, Paris, 1965, p. 36.

159. Ou peu d’années plus tard, s’il a existé une ère bactrienne fondée par Diodote. On sait en effet qu’Arsace et Diodote étaient contemporains (JUSTIN, Abrégé des Histoires Philippiques, XLI, iv).


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2) que Wima Kadphisès pouvait déjà être roi en 32 de n. e.;

3) qu’aucun argument décisif n’interdit de faire débuter l’an 1 de Kaniṣka en 78.

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1) On connaît une série d’inscriptions dont la date est postérieure à 270 et que l’étude paléographique incite à dater des environs de l’ère kuṣāṇa. Nous en donnons ici la liste, en y intercalant quelques inscriptions sûrement datées de l’ère kuṣāṇa et qui serviront de témoins.
 
 
 

Dates exprimées 
dans l’ère arsacide
Dates exprimées 
dans l’ère de Kaniṣka
Inscriptions
Date réellement inscrite Date exprimée dans notre ère [160] Date réellement inscrite Date exprimée dans notre ère
Mathurā [161]
270
23
DN, SK 2
279
32
Mathurā [162]
299
52
Charsaḍḍa [163]
303
56
Loriyān Tangai [164]
318
71
325
1
78
Buddha de Bruxelles [165]
5
83
Jamālgaṛ[166]
359
112
Wardak [167]
51
129
Hashtnagar [168]
384
136
Skārah Ḍher ī[169]
399
152
Mamāne Ḍherī [170]
89
167

Des inscriptions de Mathurā, LÜDERS disait lui-même qu’elles sont écrites en «characters of the early Kuṣān times» [171]. C’est si vrai que Mme LOHUIZEN DE LEEUW consacre plusieurs pages à discuter la date de l’inscription de 299 [172], et que, pour l’intégrer dans son schéma
 

160. A un an près, car dans le calendrier arsacide l’année commence au printemps (1 Nisan), mais au 1er janvier dans le calendrier grégorien.

161. LÜDERS, Mathurā Inscriptions, p. 162, § 123.

162. Indian Antiquary, 1908, XXXVII, p. 66.

163. MAJUMDAR, Epigaphia Indica, janvier 1937, XXIV, pp. 8-10; KONOW, Acta Orientalia, XX, 1948, pp. 107 sq.

164. KONOW, CII, pp. 106 sq. A. D. H. BIVAR, «Hāritī and the chronology of the Kuṣāṇas», BSOAS, 1970, XXXIII, pp. 10-21. Bonne photo dans K. W. DOBBINS, «Gandhāra Buddha Images with Inscribed Dates», East and West, 1968, 3-4, pp. 281-288.

165. Voir infra, ch. III, p. 54.

166. KONOW, CII, pp. 113 sq.

167. KONOW, CII, pp. 165 sq.

168. KONOW, CII, pp. 117 sq.; BIVAR, op. cit., qui propose de lire la date: 284. Cela nous paraît impossible. DOBBINS, op. cit.

169. KONOW, CII, pp. 124 sq.; BIVAR, op. cit.; DOBBINS, op. cit.

170. KONOW, CII, pp. 171 sq.; BIVAR, op. cit.; DOBBINS, op. cit.

171. Mathurā Inscriptions, p. 161.

172. LOHUIZEN, pp. 52-61.


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chronologique, elle doit proposer de lire 199 et non 299 [173], ce qui lui permet de la placer au début du règne de Wima Kadphisès. Quelle que soit l’ingéniosité des explications de Mme LOHUIZEN DE LEEUW, elles ne peuvent prévaloir contre le fait que l’inscription de 299 est de même époque que l’inscription de 270, et que la date de cette dernière est absolument sûre. Si la date est exprimée dans l’ère arsacide, comme nous le proposons, elles datent toutes deux de l’époque de Wima Kadphisès, comme le demande l’étude paléographique [174].

L’inscription de 303 est sûrement d’époque kuṣāṇa, comme l’avait déjà montré M. MAJUMDAR [175]. Nous proposons, par notre datation, de la placer vers le milieu du règne de Wima Kadphisès.

L’inscription de Loriyān Tangai, selon M. KONOW, est tardive [176]. Je crois qu’on peut seulement en dire qu’elle est d’époque kuṣāṇa. Les sa sont les sa à boucle ouverte de cette époque, et les autres akṣara n’ont rien de caractéristique. La placer sept ans avant l’an 1 de Kaniṣka, comme nous y invitons, me paraît tout à fait légitime.

Nous ferons les mêmes remarques pour les inscriptions de Jamālgaṛhī et Hashtnagar. La forme des akṣara de l’inscription de Skārah Ḍherī, selon KONOW [177], rappelle celle des signes de l’inscription de Wardak, et pourrait même être plus tardive. Selon la datation que nous proposons, elle lui serait postérieure de 23 ans. Enfin, la graphie de l’inscription de Mamāne Ḍherī montre que cette inscription est bien plus tardive que la plupart des inscriptions étudiées ici, sauf peut-être Skārah Ḍherī. La date y est exprimée dans l’ère de Kaniṣka et, si cette ère commence en 78, elle se place logiquement après ces inscriptions.

Certaines de ces inscriptions (Loriyān Tangai, Jamālgaṛhī, Hashtnagar, Mamāne Ḍherī) sont gravées à la base de sculptures et ont servi de point de départ pour des discussions interminables sur la chronologie de l’art du Gandhāra [178]. La découverte du Buddha de Bruxelles, daté de l’an 5 de Kaniṣka, prouve définitivement que, dès cette époque, l’art gréco-bouddhique connaissait son point de maturité [179]. Il n’y a aucune difficulté à admettre que ces quatre sculptures doivent être groupées dans l’espace d’un siècle, la plus ancienne étant antérieure de sept ans à l’an 1 de Kaniṣka.
 

173. Les conclusions de Mme LOHUIZEN sont acceptées par A. H. DANI, Kaniṣka Papers, p. 62.

174. Il est curieux qu’on ait rarement remarqué cette inscription de 270. Elle permettait pourtant d’infirmer la théorie très répandue qui répartit en trois groupes les inscriptions de l’Inde du Nord-Ouest et de Mathurā: 1) dates de 68 à 200; 2) dates de 1 à 98 (ère de Kaniṣka); 3) inscriptions postérieures à 299. L’absence d’inscriptions datées entre 200 et 299 semblait indiquer une lacune à laquelle correspondaient exactement les inscriptions datées dans l’ère de Kaniṣka. L’article de M. A. H. DANI (Kaniṣka Papers, pp. 57-66) repose encore sur cette hypothèse, dont l’inscription de 270 déjà, les inscriptions SK 2, DN I et DN IV maintenant, montrent l’inexactitude.

175. Op. cit., p. 8.

176. CII, p. 106.

177. CII, p. 126. Nous pensons que la date de 399, lue par FLBET et KONOW, est la bonne. M. BIVAR propose op. cit., p. 18, de revenir à la date de 291 lue par MAJUMBAR.

178. Voir en dernier lieu BIVAR, op. cit.; DOBBINS, op. cit.; K. W. DOBBINS, The stūpa and vihāra of Kanishka I, Calcutta, The Asiatic Society, 1971, pp. 64-70.

179. Voir infra, ch. III, p. 54.


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Nous pouvons donc affirmer qu’en calculant d’après l’ère arsacide les dates postérieures à 270, nous arrivons à classer de manière simple et satisfaisante les inscriptions et les monuments sur lesquels elles sont gravées. C’est un second argument en faveur de notre solution [180].

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*     *

2) La chronologie des premiers temps de l’époque kuṣāṇa dépend de la comparaison de quelques textes chinois maintes fois republiés [181] et des données numismatiques. Les textes chinois nous apprennent que l’empire kuṣāṇa fut fondé cent ans environ après la conquête de la Bactriane par les nomades, par la réunion des cinq hi-heou (yabgu) Yue-Tche [182]. Les sources numismatiques nous apprennent que le premier empereur (maharaja rajadiraja) s’appelait Kujula Kadphisès. Dans une lumineuse analyse à laquelle nous renvoyons le lecteur, le P. BOYER [183], en 1900 déjà, avait montré que la date de la fondation de l’empire kuṣāṇa, si on s’en tient aux données des textes chinois, doit être placée entre 25 et 30 de n. e. [184]. J’insiste sur le fait que les textes chinois placent la fondation de l’empire kuṣāṇa environ cent ans pleins après la conquête de la Bactriane du Sud. On sait que cette conquête a eu lieu au plus tôt vers 125 avant n. e., au plus tard vers 100 avant n. e. [185]. Si la fondation de l’empire kuṣāṇa avait eu lieu entre 50 et 70 de n. e., le texte chinois n’aurait-il pas dit «150 ans pleins après la conquête»? Il nous semble donc que la date proposée par l’abbé BOYER doit être retenue: l’empire kuṣāṇa a été fondé entre 25 et 30 de n. e. et l’accession à la dignité impériale de Kujula Kadphisès se place dans cet intervalle.

On sait d’ailleurs que certaines monnaies de Kujula Kadphisès
 

180. Le premier argument étant la formule de datation, reprise textuellement des inscriptions séleucides, arsacides (et gréco-bactriennes à découvrir?). Si l’on calcule ces dates dans les autres ères actuellement proposées, on arrive à des impossibilités. L’ère indo-bactrienne de 155 conduirait à placer les inscriptions du DN et SK 2 en 124 de n. e., de Loriyān Tangai en 163, de Jamālgaṛhi en 204, de Hashtnagar en 229, de Skārah Ḍherī en 244. Cela signifierait que l’ère de Kaniṣka est postérieure à 124 (car postérieure aux inscriptions du DN et à SK 2), et que le relief de Mamāne Ḍherī doit être placé après 213. Il serait antérieur aux inscriptions de Hashtnagar et Skārah Ḍherī, ce qui, paléographiquement, paraît impossible.

L’ère de 129 avant n. e. supposée par Mme LOHUIZEN (pp. 28-33) conduirait à dater les inscriptions du DN et SK 2 en 150 de n. e., ce qui est impossible, même en supposant que l’ère de Kaniṣka commence après 128/129: il faudrait les dater du règne de Kaniṣka.

Nous n’essayons pas de calculer les dates des inscriptions antérieures à 270: cela nous imposerait de reprendre toute l’histoire des royaumes śaka et pahlava, ce qui n’est pas nôtre propos ici. Quelques inscriptions antérieures à 270 semblent cependant être datées dans cette même ère arsacide.

181. Ces textes chinois ont souvent été traduits. On renverra à E. GHAVANNES, «Les pays d’Occident d’après le Heou Han chou», T’oung Pao, II, viii, 1907, pp. 149-234 et aux contributions de E. G. PULLEYBLANK et E. ZÜRCHER dans Kaniṣka Papers. M. DOBBINS a reproduit les textes concernant Kaniṣka dans The stūpa and vihāra of Kanishka I, pp. 44-54.

182. Transcription CHAVANNES.

183. A.-M. BOYER, «L’époque de Kaniṣka», JA, 1900, pp. 526-579; particulièrement pp. 543-549.

184. M. PULLEYBLANK, pour sa part, montre que cette fondation était chose faite en 74 de n. e.: Kaniṣka papers, pp. 250-251.

185. Voir un résumé de la discussion dans FUSSMAN, Le trésor monétaire de Qunduz, Mém. DAFA, t. XX, Paris 1965, p. 64, n. 22.


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imitent au droit des deniers d’Auguste exportés entre 10 et 30 de n. e. [186], ce qui correspond exactement aux données que nous venons d’exposer.

Il existe cependant une difficulté majeure. Les textes chinois nous disent que le fondateur de l’empire kuṣāṇa s’appelait K`ieou-tsieou-k`io, qu’il conquit l’Inde du Nord-Ouest et qu’il mourut âgé de plus de 80 ans; son fils Yen-kao-tchen lui succéda [187]. Kujula Kadphisès étant le premier empereur kuṣāṇa connu, il est normal de l’identifier à ce K`ieou-tsieou-k`io et d’identifier son fils Wima Kadphisès à Yen-kao-tchen. C’est ce que font tous les historiens depuis BOYER [188] et MARQUARDT [189], et c’est un des principaux arguments qui imposent de placer Kaniṣka après 125 de n. e. [190]: si les documents chinois, qui datent d’environ 125 de n. e., ne connaissent que Kujula Kadphisès et Wima Kadphisès et ne mentionnent jamais Kaniṣka, c’est que ces textes sont antérieurs à Kaniṣka. Si donc il faut placer Kujula Kadphisès, qui mourut octogénaire, et son fils Wima Kadphisès entre 30 et 125 de n. e., il est impossible que les inscriptions du DN, que nous attribuons à Wima Kadphisès, aient été gravées en 32 de n. e.

Mais je ne suis pas sûr que K`ieou-tsieou-k`io soit Kujula Kadphisès et que Yen-kao-tchen soit Wima. Plusieurs faits militent contre cette hypothèse.

a) Il faut imaginer que les règnes additionnés de Kujula Kadphisès et de Wima aient duré au moins 95 ans, ce qui paraît énorme, même si Kujula Kadphisès est mort octogénaire.

b) Comme le dit M. ZÜRCHER [191], «the only thing which can be said with reasonable probability is that the Chinese historical évidence points towards a period of intensified political activity, influence or power of the Yüeh-chih [dans le Tarim] between roughly A. D. 80 and 120». Si l’on adopte les identifications traditionnelles, ce ne peut être que sous le règne de Wima Kadphisès. Or diverses légendes et surtout les trouvailles numismatiques montrent que l’empereur kuṣāṇa en question devait être Kaniṣka [192].

c) Les noms Kujula Kadphisès et Wima Kadphisès ont en commun l’élément Kadphisès. Comment se fait-il que leurs transcriptions supposées K`ieou-tsieou-k`io et Yen-kao-tchen n’aient pas une syllabe commune?

Toutes ces difficultés disparaissent pour peu que l’on admette que l’auteur du Heou Han Chou a confondu sous un même nom (K`ieou-
 

186. MACDOWALL, Kaniṣka Papers, pp. 144-145 et 149. M. MACDOWALL signale que ces deniers ont pu être exportés entre 70 et 96 de n. e., mais cette date est trop basse pour Kujula Kadphisès, comme nous venons de le dire.

187. CHAVANNES, op. cit., pp. 191-192, dont nous reproduisons les transcriptions. Les autres transcriptions sont Ch’iu-chiu-chü et Yen-kao-chen (PULLEYBLANK) et Ch’iu-chiu-ch’üeh et Yen-kao-chen. (ZÜRCHER).

188. Op. cit., pp. 550-564.

189. Ēranšahr nach der Geographie des PS. Moses Xorenaci, Berlin, 1901, pp. 208-209.

190. PULLEYBLANK, Kaniṣka Papers, p. 249.

191. Kaniṣka Papers, p. 353. Contra, A. C. SOPER, Artibus Asiae, XXXIV, 1 [1972], pp. 111-112.

192. NARAIN, Kaniṣka Papers, pp. 216-219.


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tsieou-k`io) Kujula Kadphisès et Wima Kadphisès. Cela n’a rien d’impossible.

Les identifications traditionnelles ne reposent sur aucune équivalence phonétique. MARQUARDT et surtout BOYER le disent nettement. Leur principal argument, sinon le seul, est que les textes chinois nous disent, avec beaucoup de précisions, que K`ieou-tsieou-k`io est le fondateur de l’empire kuṣāṇa. Or la numismatique nous apprend que ce souverain s’appelait Kujula Kadphisès. Donc K`ieou-tsieou-k`io = Kujula Kadphisès. Accessoirement, ils laissent entendre que Yen-kao-tchen ne peut être Kaniṣka car Kaniṣka, en chinois, est transcrit Kia-ni-se-kia [193]. Donc Yen-kao-tchen, ne pouvant être ni Kujula Kadphisès, ni Kaniṣka, est Wima Kadphisès.

Si l’on examine les séries monétaires, il est bien vrai que Kujula Kadphisès apparaît comme le fondateur de l’empire kuṣāṇa. Mais ce n’est qu’à la fin de son existence qu’il s’affirme tel. Sur la plupart de ses monnaies, il n’est que yavuga, yavua (yabgu), et la plus grande partie de son monnayage est de bronze. Très nombreuses, même, sont ses monnaies qui portent, au droit le nom et le portrait d’Hermaios, et au revers le nom mal lisible de Kujula Kadphisès. Il semble qu’il ait porté le titre maharaja rajadiraja quelques années seulement, vers la fin de sa vie.

Bien plus important apparaît Wima Kadphisès, qui inaugure un abondant monnayage d’or, et qui se pare de titres sonores: «le roi des rois, le sauveur, le grand, le maître du monde entier, le grand maître (ou le sectateur du grand maître, c’est-à-dire le dévot de Śiva), le protecteur.» Les types eux-mêmes sont impériaux: empereur sur un éléphant, empereur sur un char, empereur trônant, empereur debout tendant la main droite au-dessus d’un autel du feu. Il est hors de doute que, pour un observateur qui voit les choses d’un peu loin, l’empire kuṣāṇa n’est vraiment fondé qu’avec Wima. Ajoutons à cela la similitude des noms, qui ont tous deux en commun l’élément Kadphisès, le fait que le nom Kujula Kadphisès est de forme instable [194]: on peut penser que Pan Kou, la source du passage du Heou Han Chou concernant la fondation de l’empire kuṣāṇa, a considéré que Wima Kadphisès était un autre nom de Kujula Kadphisès et cru que les deux personnages n’en faisaient qu’un.

Sur ses monnaies, Wima Kadphisès apparaît comme un homme dans la force de l’âge. L’extrême abondance de son monnayage permet de lui attribuer un très long règne. C’est si vrai que M. St. KONOW, par exemple, qui, dans CII, fait commencer l’ère de Kaniṣka en 128/129, place le début du règne de Wima en 78, ce qui ferait régner ce dernier 50 ans au minimum [195]. Dans notre hypothèse 46 ans séparent les inscriptions du DN (32 de n. e) de la fondation de l’ère de Kaniṣka (78 de n. e.).

Si K`ieou-tsieou-k`io représente à la fois Kujula Kadphisès et Wima Kadphisès, qui est Yen-kao-tchen? Ce ne peut être Sōter Megas,
 

193. Transcription BEAL. Chia-ni-se-chia (ZÜRCHER).

194. Voir supra, p. 14.

195. P. LXVII. NARAIN, Kaniṣka Papers, p. 223, fait régner Wima Kadphisès 42 ans.


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antérieur, semble-t-il, à Wima Kadphisès [196]; c’est donc Kaniṣka. Que la transcription soit aberrante ne nous gêne pas: de toute façon, Yen-kao-tchen ne peut, phonétiquement, représenter le nom d’aucun souverain kuṣāṇa actuellement connu. Et K`ieou-tsieou-k`io n’a que de lointains rapports aussi bien avec Kujula Kadphisès qu’avec Wima Kadphisès. Il est vrai que la transcription traditionnelle du nom Kaniṣka, en chinois, est Kia-ni-se-kia ou Chan-t`an Kia-ni-ch`a = Candra-Kaniṣka =  [197], mais cette transcription est celle des textes bouddhiques [198]. Elle est beaucoup plus tardive (trois siècles environ) que le texte de Pan Kou dont dépend le Heou Han Chou. Elle est le fait de lettrés, habitués à traduire les textes indiens et ayant lu le nom de Kaniṣka dans des textes indiens. Au contraire, le texte de Pan Kou doit reposer sur des rapports officiels chinois dont les auteurs connaissaient le nom de Kaniṣka par ouï-dire seulement. Que le nom de Kaniṣka y ait été déformé en Yen-kao-tchen n’a donc à priori rien d’étonnant.

Si Yen-kao-tchen est Kaniṣka, toutes les contradictions que nous avons relevées p. 44 disparaissent. C’est sous Kaniṣka qui se produit l’expansion kuṣāṇa dans le Tarim et c’est un officier de Kaniṣka qui est battu par Pan Ch’ao en 90 de n. e. [199]. Nous avons peut-être un souvenir déformé de ces événements dans la légende bouddhique qui fait périr Kaniṣka, étouffé par ses ministres, alors qu’il préparait une expédition contre le Nord [200].
 

3) Il nous semble donc possible de dater les inscriptions du DN de l’an 32, au début du règne de Wima Kadphisès. Nous postulons par conséquent que l’ère de Kaniṣka commence en 78 de n. e. Pour que notre démonstration soit complète, il nous suffit de montrer qu’aucun argument décisif ne s’oppose à l’identification de l’ère de Kaniṣka et de l’ère saka.

Nous pourrions dire que cette discussion a déjà eu lieu. En 1960 se tint à Londres une conférence sur la date de Kaniṣka au cours de laquelle furent débattues toutes les théories concernant l’ère de Kaniṣka. «Unfortunately the conference ended in agreement to differ, for it was clear at the last meeting that the opinions of those présent were fairly equally divided between A. D. 78 and a date some fifty years later» [201]. Autant dire que de bons esprits ne se sont pas laissés convaincre par les arguments apportés contre la date de 78, et nous pourrions nous abriter derrière leur autorité. Nous ne le ferons pas. Nous ne
 

196. Voir infra, p. 47.

197. W. B. HENNING, ZDMG, 115, 1, 1965, pp. 86-87.

198. Voir ces textes dans ZÜRCHER, Kaniṣka Papers, pp. 374-388.

199. Heou Han Chou, 77, 7 a: ZÜRCHER, Kaniṣka Papers, p. 370. Voir CHAVANNES, T’oung Pao, 1907, p. 158. Il semble qu’il s’agisse en fait d’une escarmouche ayant opposé quelques centaines de soldats chinois à des cavaliers kuṣāṇa. Les soldats de Pan Ch’ao n’ont pu vaincre qu’à la faveur d’une embuscade. En réalité, le rapport des forces semble avoir été en faveur des kuṣāṇa.

200. ZÜRCHER, Kaniṣka Papers, p. 387.

201. BASHAM, Kaniṣka Papers, p. x.


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reprendrons cependant pas l’ensemble de la discussion: A. MARICQ [202] a déjà suffisamment montré que ni l’épigraphie, ni l’archéologie n’interdisaient de placer l’an 1 de Kaniṣka en 78. Quant aux sources chinoises, nous venons de voir ce qu’il convenait d’en penser. Mais il est d’autres arguments importants que nous nous devons d’examiner.

a) Il existe un monnayage de bronze abondant, frappé au nom d’un empereur (maharaja rajadiraja) dont le nom n’est jamais indiqué [203]. Il n’est connu que par ses titres: Sōter Megas. Le contexte des trouvailles monétaires et la métrologie montrent que ces monnaies sont d’époque kuṣāṇa. Elles sont postérieures aux premières séries de Kujula Kadphisès, où ce souverain n’a pas encore assumé le titre impérial. Elles sont antérieures à l’introduction par Wima Kadphisès d’un monnayage d’or aux types relativement fixes et surtout à l’introduction du monnayage de bronze de Wima Kadphisès [204].

Or M. MACDOWALL a essayé de prouver que le monnayage de Sōter Megas était postérieur à 80 de n. e., qu’en d’autres termes une grande partie du règne de Wima, sinon la totalité de son règne, était postérieure à 80. M. MACDOWALL affirme qu’Abdagasès, en introduisant une légende pehlvī au droit d’une de ses drachmes, imite une innovation du souverain parthe Volagasès I, qui régna de 50 à 78 [205]. «This suggests that the coins of Sōter Megas, whose issues immediately succeeded those of Abdagases in the Taxila Valley, should come some time after those of Volagases I of Parthia, from whom Abdagases derived his use of Pahlavic letters on his silver drachms.» [206]

Nous dirons pour notre part que la constatation faite par M. MACDOWALL implique seulement qu’Abdagasès, et donc Sōter Megas, soient postérieurs à 51 de n. e. Il est d’ailleurs impossible de placer le début du règne de Sōter Megas après 55 de n. e.: certaines de ses monnaies ont été surfrappées par le roi parthe Pacorès (35-55 de n. e.) [207].

On pourrait contester que la présence de caractères pehlvī sur des monnaies d’Abdagasès implique nécessairement que celui-ci soit contemporain ou postérieur à Volagasès I. M. K. W. DOBBINS affirme en effet, à propos d’un tout autre problème [208], que «l’usage du pehlvī sur les monnaies [parthes et indo-parthes] a son origine dans les Provinces [dans le Séistan] et non dans le monnayage impérial de Volagasès I» [209]. Son argument essentiel est que les monnaies de Sanabarès, qu’il estime dater
 

202. MARICQ, Kaniṣka Papers, pp. 155-178.

203. ROSENFIELD, Kushans, p. 18. Voir en dernier lieu G. A. PUGACENKOVA, Xalčajan, Tashkent, 1966, pp. 114-117.

204. C’est en tout cas ainsi que nous formulerions l’affirmation faite par D. MACDOWALL (Kaniṣka Papers, p. 136) et souvent répétée depuis, que le monnayage de Sōter Megas est antérieur à celui de Wima. On peut ainsi admettre que les émissions de bronze de Sōter Megas aient été frappées dans une première partie du règne de Wima, ce qui simplifierait bien des problèmes.

205. Ou plutôt de 50/51 à 76/77: LE RIDER, Suse sous les Séleucides et les Parthes, p. 174.

206. Kaniṣka Papers, p. 146.

207. A. M. SIMONETTA, East and West, 1957, p. 49, Pl. 3, 1; East and West, 1958, p. 171, Pl. XII. PUGAČENKOVA, op. cit., p. 115.

208. «Sanabares and the Gondophares Dynasty», NC, 1971, pp. 134-142.

209. Op. cit., p. 141.


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du début du Ier siècle de n. e., portent également une légende pehlvī au droit.

Je ne suis pas assez bon connaisseur en numismatique parthe et indo-parthe pour juger de la valeur des arguments de M. DOBBINS. Mais, même si l’on maintenait que des monnaies d’Abdagasès et Sōter Megas sont postérieures à 51 de n. e., cela n’impliquerait pas que le début du règne de Wima fût postérieur à 51.

Nous avons dit, en effet, que le monnayage de Sōter Megas était nécessairement postérieur aux émissions de Kujula Kadphisès où celui-ci ne porte que le titre de yabgu, et qu’il était antérieur à l’introduction du monnayage de bronze au nom de Wima Kadphisès. Le monnayage de bronze de Kujula Kadphisès est très abondant; celui de Wima l’est assez peu. On en déduira que, quel que soit le nom du souverain anonyme [210], le monnayage de bronze dit de Sōter Megas a servi de numéraire à l’empire kuṣāṇa tant que Wima Kadphisès n’avait pas inauguré les séries de bronze (Souverain debout / Śiva devant le buffle) qui portent son nom. Or il semble que ces séries imitent, pour le type du droit, un type de Gotarzès II (environ 38 à 51 de n. e.) [211]. En d’autres termes, le monnayage de bronze frappé au nom de Wima pourrait être postérieur aux années 50 de n. e. C’est entre la mort de Kujula Kadphisès (environ 30 de n. e.) et ce moment qu’ont été frappées les monnaies de Sōter Megas. M. MACDOWALL, en partant d’autres prémisses que nous, arrive à des conclusions chronologiques semblables aux nôtres [212].

b) On sait que l’on trouve parfois, dans les dépôts de fondation des stupas, des monnaies kuṣāṇa associées à des monnaies romaines bien datées. M. MACDOWALL, analysant un de ces dépôts [213], constate que la monnaie indienne la plus récente est d’Huviṣka et qu’elle est accompagnée de monnaies romaines, dont un aureus de Sabina, frappé
 

210. M. MACDOWALL (D. W. MACDOWALL et N. G. WILSON «The references to the Kuṣāṇas in the Periplus and further numismatic evidence for its date», NC, 1970, pp. 221-230) vient de proposer l’attribution des monnaies de Sōter Megas à Héraios. Cela nous paraît impossible.

a) Héraios ne porte pas de titre impérial. Il n’était que le yabgu du clan kuṣāṇa. Comme le montre son titre grec . Sōter Megas est . On ne peut imaginer que le yabgu ait frappé des tétradrachmes d’argent, puis devenu  n’ait plus trappe que du bronze.

b) M. MACDOWALL propose de corriger Périple, 47, , qui n’offre aucun sens, en . La correction  a été proposée par KENNEDY. Elle est impossible: il faudrait  ou , car le nom grec des kuṣāṇa ne peut être que trisyllabique. Les légendes monétaires sont suffisamment explicites à cet égard.

c) M. MACDOWALL suppose que , en majuscules , est une corruption du nom , parfois écrit  (au génitif). Cela supposerait que l’auteur du Périple ait vu lui-même une de ces monnaies et l’ait lue. Mais comment aurait-il pu avoir connaissance de monnaies très rares et qui ont circulé au Nord de l’Hindū-Kuš seulement?

211. B. N. MUKHERJEE, Nanā on Lion, Calcutta, 1969, pp. 65-66. Les dates réelles de Gotarzès II sont 43/44 à 50/51 (LE RIDER, op. cit., p. 173). Une partie du monnayage qu’on lui attribue doit être restituée à Artaban II et pourrait dater des années 23/24 à 42/43 (LE RIDER, pp. 422-423). Le type du roi tendant la droite sur un autel pourrait donc avoir été inauguré (et imité) bien avant 50 de n. è.

212. Op. cit., p. 229. Voir aussi PUGAČENKOVA, «K diskussii o «Sotere Megase», Taškentskij Gosudarstvennij Universitet, 1966, pp. 15-25 et Xalčajan, pp. 115-117.

213. Le dépôt du stūpa d’Ahin Posh: Kaniṣka Papers, p. 143. Voir aussi ALLCHIN, Kaniṣka Papers, pp. 26-27.


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entre 128 et 137 de n. e. Il en conclut que le dépôt a été fait sous Huviṣka, après 160 de n. e. [214]. Si Huviṣka régnait vers 160, son prédécesseur immédiat, Kaniṣka, ne pouvait régner en 78.

Ce raisonnement serait juste s’il s’agissait d’un trésor monétaire. Mais les dépôts de fondation des stūpas ne sont pas des trésors monétaires. Les monnaies n’y sont déposées qu’à titre d’objet précieux et même de métal précieux: l’or est l’une des sept substances précieuses traditionnelles chez les bouddhistes [215] et que l’on trouve régulièrement dans les dépôts de fondation des stūpas [216]. La présence même de monnaies romaines dans ces dépôts est la preuve que les monnaies n’y figuraient pas à titre de numéraire, mais à titre de métal, ou d’objet rare. En d’autres termes, la monnaie de Sabina prouve que le dépôt d’Ahin Posh est postérieur à 135, peut-être même à 160 de n. e. Mais la monnaie de Huviṣka qui y figure, bien qu’elle soit à fleur de coin, peut avoir été émise plusieurs dizaines d’années avant l’enfouissement du dépôt et thésaurisée jusque là [217]. On a parfois la preuve archéologique de faits de ce genre. J’aurais à le montrer dans un ouvrage que je prépare sur les monuments bouddhiques de la région de Caboul.

c) M. GÖBL a affirmé à Londres [218] que les types de revers des monnaies kuṣāṇa sont forcément empruntés aux monnaies impériales romaines. La comparaison du monnayage kuṣāṇa et du monnayage romain montrerait que les monnaies de Wima Kadphisès sont postérieures à Trajan (98-117), celles de Kaniṣka à Hadrien (117-138), celles de Huviṣka à Antonin le Pieux (138-161). Compte tenu du temps qu’il a fallu aux modèles romains pour parvenir en Inde, M. GÖBL estime impossible de placer l’an 1 de Kaniṣka avant 144 de n. e.

Cette thèse repose sur un présupposé manifestement faux: le monnayage kuṣāṇa serait la copie sans originalité du monnayage romain. Or, même du point de vue métrologique, cette affirmation est inexacte [219]. Du point de vue stylistique, les comparaisons faites par M. GÖBL n’emportent pas l’adhésion. Il y a bien similitude, il n’y a pas forcément imitation. Lorsque Wima Kadphisès adopte le type du souverain sur un char, il n’imite pas un type romain. Il suffit d’avoir parcouru le Mahābhārata pour savoir que le char de guerre était connu en Inde et, s’il leur fallait des modèles, les graveurs kuṣāṇa pouvaient les prendre dans le monnayage séleucide ou gréco-bactrien (monnaies de Platon). Curieuse idée aussi de prétendre que le type de Oanindo soit dérivé du monnayage de Vitellius ou de Trajan, alors que le type de la Nike est l’un des plus fréquents du monnayage indogrec ou śaka.
 

214. Car il estime que l’aureus de Sabina n’a pu parvenir à Ahin Posh avant cette date.

215. Ces sept substances sont l’or, l’argent, la perle, le béryl [aigue-marine], le cristal, le corail blanc et le rubis. Voir par exemple, Mahāvastu, trad. J. J. JONES, Pāli Text Society, I, p. 153 sq.

216. Voyez les listes de trouvailles dans HACKIN et MEUNIE, Diverses recherches archéologiques en Afghanistan, Mém. DAFA, t. VIII, Paris, 1959, pp. 124-125. Pour les textes, voir A. BAREAU, BEFEO, L [1962], pp. 232-233, 242, 246 et 250.

217. Voyez déjà les remarques de M. BARRETT, Kaniṣka Papers, p. 412.

218. Kaniṣka Papers, pp. 102-113. Réaffirmé par lui dans Dokumente zür Geschichte de Iranischen Hunnen in Baktrien und Indien, Wiesbaden, 1967, II, pp. 273-275.

219. Voir MACDOWALL, Kaniṣka Papers, pp. 143-144.


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A qui fera-t-on croire que les types de Nana et d’Ardoxšo sont empruntés au monnayage romain? S’il y a similitude avec des types romains, ce n’est pas qu’il y ait eu imitation, c’est que l’art kuṣāṇa est un art fortement hellénisé [220].

Il y a cependant des types manifestement empruntés: Sarapis [221], Shahrevar [222], trois personnages dans un édicule [223]. Ils apparaissent au revers de quelques monnaies d’Huviṣka. Selon M. GÖBL, le type de Sarapis est emprunté au monnayage de Domitien (81-96), celui de Shahrevar au monnayage de Trajan (98-117), celui des personnages dans un édicule au monnayage d’Hadrien (117-138). Huviṣka règne de l’an 28 à l’an 62 de l’ère de Kaniṣka, soit, dans notre hypothèse, de 106 à 140 de n. e. On voit que ce genre d’argument numismatique ne s’y oppose pas.

d) Récemment M. GÖBL a essayé de montrer que l’an 1 de Kaniṣka devait être placé entre 225 et 230 de n.e. [224]. De même, M. ZEJMAL a proposé que cette ère commence en 278 [225]. A priori, ces dates, fondées uniquement sur des raisonnements numismatiques, sont impossibles. M. SIRCAR l’a très bien rappelé [226] et nous ne reviendrons pas sur ses arguments. Indiquons seulement que l’empire kuṣāṇa ayant été très vraisemblablement fondé en 30 de n. e., et au plus tard en 74 de n. e. [227], si Kaniṣka commençait à régner en 225 de n. e., la durée des règnes additionnés de Kujula Kadphisès et de Wima Kadphisès serait au minimum de 151 ans (225-74), ce qui ne saurait se concevoir.

*
*     *

Il nous semble donc légitime d’affirmer que les inscriptions du DN, gravées au début du règne de Wima Kadphisès, datent de 32 de n. e. Ceci implique que l’ère de Kaniṣka commence en 78. La vraisemblance est pour cette date, et je ne connais pas d’argument décisif permettant de s’y opposer.

L’emploi de l’ère arsacide dans des inscriptions d’époque kuṣāṇa n’a rien d’étonnant. C’est seulement la poursuite d’un comput traditionnel dont l’origine devait être depuis longtemps oubliée. Il faut d’ailleurs se souvenir que cette ère que nous qualifions d’arsacide pourrait être, à quelques années près, une ère bactrienne, datant de la révolte de Diodote. Les inscriptions grecques de Bactriane, qui commencent à apparaître, nous feront peut-être un jour connaître l’existence d’une telle ère. A ce moment il sera légitime de dire que les inscriptions du DN sont datées dans l’ère gréco-bactrienne de circa 250. Nos conclusions sur la date de Kaniṣka n’en seront pas modifiées.
 

220. Voir D. SCHLUMBERGER, «Descendants non-méditerranéens de l’art grec», Syria, 1960.

221. Sarapo, ROSENFIELD, Kushans, Pl. IX, 186-187 et Pl. III, 57.

222. Šaoreoro, ROSENFIELD, Kushans, Pl. III, 60 et Pl. X, 188-91.

223. Skando-Komaro, Maasena, Bizago, ROSENFIELD, Kushans, Pl. X, 195.

224. Dokumente, II, pp. 269-312. Voir à ce sujet A. G. SOPER, Artibus Asiae, XXXIV, 1 [1972], pp. 103-104 et 113.

225. Communication à la conférence de Dushanbe, 1968.

226. D. C. SIRCAR, Some problems of Kuṣāṇa and Rājpūt History, University of Calcutta, 1969, pp. 4-6. Également V. M. MASSON, Epigrafika Vostoka, XXI [1972], p. 9.

227. Voir supra, p. 43.
 

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