DOCUMENTS ÉPIGRAPHIQUES KOUCHANS
G. Fussman
 

I. — INSCRIPTIONS ET ANTIQUITÉS DU DAŠT-E NWUR
 

8. Conclusions historiques

b. Les kuṣāṇa et l'iranisme

Quels que soient les rapports de DN III et de l’ōrmuī, il me paraît sûr que la langue de DN III est une langue iranienne locale. Nous avons montré les similitudes existant entre l’écriture de DN III et la kharoṣṭ d’époque kuṣāṇa. Il est donc vraisemblable que la langue de DN III ait été notée pour la première fois à l’époque kuṣāṇa. C’est le résultat d’une politique délibérée.

On n’a pas assez remarqué, je pense, à quel point les souverains kuṣāṇa avaient favorisé un retour à l’iranisme. L’abondance des documents indiens, des inscriptions prakrites, des dédicaces bouddhiques, les penchants śivaïtes attestés par le monnayage de Wima Kadphisès, le rôle de protecteur du bouddhisme légendairement attribué à Kaniṣka,


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tendaient à faire croire que l’empire kuṣāṇa appartient avant tout à l’histoire indienne. Par ailleurs la nature des discussions sur la naissance de l’art du Gandhāra, à qui l’on attribuait tantôt des origines grecques, tantôt des origines romaines, fit que, alors même qu’il affirmait la nature gréco-iranienne de l’art kuṣāṇa, M. SCHLUMBERGER insistait davantage sur les apports grecs que sur le fond iranien: témoins le titre même de son bel article Descendants non méditerranéens de l’art grec [117], et du livre qui en fut la suite L’Orient Hellénisé [118].

Il nous semble que cet éclairage est partiel, et que les kuṣāṇa ont été plus iranophiles que philhellènes. On discerne dans leur politique comme un nationalisme avant la lettre. On dirait qu’il y a une volonté de rupture avec la Grèce ou ce qui restait de Grèce dans les royaumes indo-grecs. Qu’on ait écrit en grec, qu’on ait cultivé le grec dans ces royaumes, nous le savons par les inscriptions d’Aśoka [119] et d’Aï Khanum [120]. Lorsque les kuṣāṇa rédigent des inscriptions officielles, ce n’est plus en grec, c’est dans les langues locales, indigènes: en moyen-indien à Mathurā[121], en bactrien à SK, en kambojī au DN. Et pour ce faire, ils doivent doter les langues iraniennes parlées dans leur empire de systèmes d’écriture nouveaux. C’est le cas à SK, à DN III, mais aussi à Tumsuq et Khotan dont les dialectes saka sont notés dans une écriture dérivée de la brāhmī d’époque kuṣāṇa[122].

Le rejet de l’héritage grec est particulièrement visible sur les monnaies. Le type du revers mis à part, le monnayage d’Héraios est encore purement gréco-bactrien: tétradrachmes, de poids attique, avec le portrait du chef au droit et une légende grecque au revers [123]. Et si le cavalier du revers rappelle au numismate les monnaies d’Azès, il pouvait rappeler aux Bactriens les Dioscures à cheval d’Eucratide ou le cavalier des tétradrachmes attiques de Philoxène [124]. Kujula Kadphisès imite consciemment le monnayage existant, avant son arrivée au pouvoir ou avant sa conquête, dans les diverses parties de son empire [125]. Il continue même pendant un certain temps à frapper des monnaies au type et au nom, ou partiellement au nom, d’Hermaios [126]. Avec Wima Kadphisès, les choses changent.

Le système monétaire ne repose plus sur un bimétallisme argent-bronze, mais sur un bimétallisme or-bronze. Quelles qu’en soient les
 

117. Syria, 1960, pp. 131-166 et 253-318.

118. Collection l’Art dans le monde, Paris, 1970.

119. Voir les analyses de L. ROBERT dans JA, 1958, pp. 1-48 et dans Comptes Rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, Paris, 1964, pp. 1-15.

120. L. ROBERT, «De Delphes à l’Oxus», Comptes Rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 1968, pp. 416-457.

121. Inscriptions sur les statues de souverains kuṣāṇa: LÜDERS, Mathurā Inscriptions, unpublished papers edited by Klaus L. JANERT, Göttingen, 1961, pp. 131-147.

122. H. W. BAILEY, Handbuch der Orientalistik, I, iv, Iranistik, I, Linguistik, Leiden, 1958, p. 136. L’appartenance des oasis du Tarim à l’empire kuṣāṇa n’est pas entièrement sûre. Voir ROSENFIELD, Kushans, pp. 42-43, et E. G. PULLEYBLANK, Kaniṣka Papers, pp. 254-255.

123. Voir en dernier lieu D. W. MACDOWALL et N. G. WILSON, «The references to the Kuṣāṇas in the Periplus and further numismatic évidence for its date», NC, 1970, pp. 224-227.

124. R. CURIEL et G. FUSSMAN, Le trésor monétaire de Qunduz, Mém. DAFA, t. XX, Paris, 1965, Pl. LIII, n° 626.

125.  D. W. MACDOWALL et N. G. WILSON, op. cit., p. 226.

126. FUSSMAN, Le trésor monétaire de Qunduz, p. 63.


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raisons économiques [127], il y a là une rupture politiquement très sensible. On ne voit plus au droit le buste du souverain diadème ou diadème et casqué du monnayage indo-grec ou indo-scythe [128]. Le souverain est représenté sur un éléphant, sur un char, trônant, et portant le bonnet iranien. Enfin apparaît au droit le souverain debout, entièrement vêtu du costume de nomade iranien [129]. Même si cette posture est imitée du monnayage de Gotarzès II, comme le veut M. MUKHERJEE [130], il n’en est pas moins évident qu’il y a rupture délibérée avec l’héritage indo-grec et affirmation du caractère iranien de la dynastie kuṣāṇa.

Les derniers vestiges apparents d’hellénisme disparaissent sous Kaniṣka [131]. Dans les légendes monétaires, le grec est remplacé par le bactrien; le titre traditionnel  laisse la place à l’iranien [132].

Sur les monnaies indogrecques, à l’exception de quelques émissions locales en bronze [133], ne sont représentées que des divinités grecques, ou habillées à la grecque. L’Olympe masque tous les dieux indigènes, iraniens ou indiens. Dans le monnayage kuṣāṇa, c’est l’inverse. Les monnaies de Wima Kadphisès ne nous montrent qu’une seule divinité, l’indien Siva, dont le caractère indien est souligné par la présence fréquente de son vahana, le buffle Nandin. Sur quelques monnaies de Kaniṣka et Huviṣka figurent encore des divinités grecques. Mais elles sont isolées au milieu d’un monnayage où sont représentées des divinités indiennes et surtout une foule de divinités iraniennes [134]. Là aussi, la rupture est nette, d’autant qu’au droit, le souverain affirme sans ambi-guité des penchants religieux nettement iraniens: Wima Kadphisès tient le rameau sacré (barsom) [135] et inaugure le type kuṣāṇa du roi tendant la droite vers un autel du feu.

En art et en architecture, la rupture est moins nette. Elle existe cependant. Le temple construit à SK, malgré sa cour à péristyle et son
 

127. Sur ces raisons, voir MACDOWALL, Kaniṣka Papers, pp. 143-144.

128. Sauf rares exceptions: Rosenfleld, Kushans, Pl. II, 22-28. Encore le souverain est-il représenté à mi-corps, alors que les portraits indo-grecs montrent rarement les épaules du souverain et ne descendent jamais plus bas que la poitrine.

129. Sur ce costume, voir H. SEYHIG, Antiquités Syriennes, II, pp. 56 sq. et III, pp. 93 sq.

130. Nanā on lion, Calcutta, 1969, pp. 65-68.

131. Traditions artistiques mises à part, évidemment.

132. Au même moment, la kharoṣṭ disparaît du revers, qui ne porte plus que le nom de la divinité figurant au revers, écrit en bactrien.

133. Divinité de Kapiśī, habillée à la grecque, sur des bronzes d’Eucratide: LAHIRI, Corpus of Indo-Greek Coins, Calcutta, 1965, Pl. XVII, 2. Divinité féminine dansant, habillée à la grecque, sur des bronzes d’Agathoclès et de Pantaléon: LAHIRI, op. cit., Pl. II, 9 et XXVII, 11. Stūpa et arbre dans un enclos sur des bronzes d’Agathoclès: LAHIRI, Pl. II, 10. Il faut y ajouter les monnaies d’argent d’Antialcidas où une protome d’éléphant figure à à côté d’un Zeus trônant (LAHIRI, Pl. IV, 7-11) et celles, du même souverain, où un éléphant figure derrière Zeus (LAHIRI, Pl. V, 12-13). Le cas de la déesse de Puṣkalavatī est légèrement différent: voir MUKHERJEE, Nanā on lion, Calcutta, 1969, pp. 71-76 et FUSSMAN, BEFEO, LVIII, 1971, p. 301. Sur la découverte récente de drachmes d’Agathocle représentant au droit Saṃkarṣaṇa, au revers Vāsudeva, voir P. BERNARD, Comptes Rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 1971, pp. 439-446 et J. FILLIOZAT, Arts Asiatiques, XXVI [1973], pp. 113-121.

134. Liste dans ROSENFIELD, Kushans, p. 72.

135. ROSENFIELD, Kushans, Pl. II, n°s 26-27.


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décor de pierre, malgré ses pilastres à chapiteaux corinthiens et ses bases attiques, n’est pas un temple grec. C’est un temple de plan et de construction iraniens, comme l’a très bien montré M. SCHLUMBERGER [136]. Tant qu’on ne connaissait pas les découvertes d’Aï Khanum [137], il était naturel d’insister sur ce qu’il révélait, par ses emprunts, de l’art grec de la Bactriane. Cet art gréco-bactrien, Aï Khanum nous le livre désormais, et bien qu’on n’y ait pas encore trouvé de temple à la grecque [138], je suis frappé de constater que SK, au lieu de nous montrer une adhésion totale à cet art et à ces traditions, nous fasse surtout penser par son plan aux constructions achéménides [139].

Je ne pense pas que ce soit un archaïsme, ou le maintien d’une tradition qui n’était plus sentie comme achéménide. Il y a, dans les faits que nous venons d’énumérer, bien des traits qui font penser à une imitation consciente des pratiques du Grand Roi. Où voit-on des inscriptions rupestres [140], situées dans des endroits inaccessibles, sinon dans l’empire achéménide [141]? Où voit-on des inscriptions rupestres trilingues, sinon également dans l’empire achéménide [142]? Quant à la création d’un monnayage d’or où le souverain est représenté en pied, elle rappelle la création de la darique d’or, au droit de laquelle le Grand Roi est représenté en archer agenouillé.

Certes, il serait exagéré de prétendre que, comme les Sassanides [143], les Kuṣāṇa ont voulu se prétendre les successeurs des Achéménides. Leur statut d’envahisseurs récents leur interdisait de le faire. Mais il me paraît évident qu’ils ont voulu se présenter dans leurs possessions iraniennes comme les mainteneurs des valeurs iraniennes. Ils ont même pu imiter certaines pratiques achéménides pour apparaître comme les instruments de la revanche iranienne contre les successeurs d’Alexandre. C’était là un calcul politique habile, car les provinces orientales de l’empire achéménide, l’Arie et la Margiane de Satibarzanès, la Bactriane de Bessos, la Sogdiane de Spitaménès [144], furent celles qui opposèrent le plus de résistance à Alexandre. La fierté iranienne pouvait y être encore
 

136. «Descendants...», Syria, 1960, pp. 145-146.

137. P. BERNARD et D. SCHLUMBERGER, Bulletin de Correspondance Hellénique, LXXXIX, 1965-11, pp. 590-657. P. BERNARD, Comptes Rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, Paris, 1968, pp. 263-279; 1969, pp. 313-355; 1970, pp. 301-349; 1971, pp. 385-452; 1972, pp. 605-632. P. BERNARD, Syria, XLV, 1968, pp. 111-151 et Syria, XLVII, 1970, pp. 327-343. P. BERNARD et autres, Mém. DAFA, t. XXI, Paris 1973.

138. Le temple qu’on y a trouvé est fortement marqué d’influences mésopotamiermes: P. BERNARD, Comptes Rendus, 1969, pp. 334-337.

139. D. SCHLUMBERGER, «Descendants...», p. 145.

140. Comme celles du DN.

141. Et chez Aśoka, où cet usage dénote une influence achéménide. Voir E. BENVENISTE, JA, 1964, p. 140, pour d’autres traces de cette influence.

142. L’usage de bilingues chez Aśoka, à Kandahar (supra, p. 35, note 3), et Darunta (bibliographie dans FUSSMAN, Atlas des parlers dardes et kafirs, Paris, 1972, p. 25, note 5) dénote lui aussi une influence achéménide.

143. Voir D. SCHLUMBERGER, Accademia Nazionale dei Lincei, 1966, Problemi attuali di Scienza e di Cultura, Atli del Convegno sul Tema: La Persia e il Mondo Greco-Romano, Rome, 1966, pp. 387-391.

144. Pour un résumé rapide des événements, voir C. B. WELLES, Alexander and the Hellenistic World, Toronto, 1970, pp. 37-39.


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très vive, et pour les Kuṣāṇa, envahisseurs barbares, mais (de race?) et de langue iraniennes, il était plus facile de se présenter comme les mainteneurs, ou les renouveleurs, de la grande communauté iranienne, fière de sa langue, de ses traditions culturelles et.religieuses, que comme les héritiers des souverains indo-grecs [145].

Pour s’attacher leur possessions indiennes, ils ont dû procéder autrement. Ils ne pouvaient pas s’affirmer les successeurs de l’empire maurya ou les mainteneurs de l’indianité. Mais ils ont favorisé les cultes indiens, bouddhisme et hindouisme, et ils ont utilisé les langues indiennes locales. Rejetant — ou du moins ne mettant pas l’accent sur — ce qui pouvait subsister de la civilisation indo-grecque, ils se sont voulus respectueux de la culture et des cultes de leurs sujets au point de paraître indianophiles. C’était probablement le seul moyen qu’ils avaient de paraître des souverains nationaux. C’était une politique habile: le développement et la prospérité de l’empire kuṣāṇa en témoignent.
 

145. Je ne veux pas dire que les Kuṣāṇaa se sont montrés systématiquement antigrecs. Leur art suffit à montrer tout ce qu’ils ont gardé de l’hellénisme, et ils n’ont pas hésité à adopter l’alphabet grec pour noter le bactrien. Mais je crois que, pour des raisons politiques, ils ont préféré insister sur leur iranité en rompant sur certains points avec l’héritage grec. Au-delà des raisons politiques, il y avait d’ailleurs un sentiment très réel de fierté iranienne. Comment expliquerait-on autrement que les souverains kuṣāṇa, et surtout bien des membres de leur aristocratie, aient conservé jusqu’à la fin, même dans leurs possessions indiennes, le costume du nomade iranien? On le voit non seulement sur les sculptures officielles (Surkh Kotal, Mathurā), mais aussi sur des dizaines de bas-reliefs gréco-bouddhiques où le donateur a ainsi tenu à marquer, par le port de ce costume si incommode en ces climats, qu’il n’était ni grec, ni indien, mais iranien.
 

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