DOCUMENTS ÉPIGRAPHIQUES KOUCHANS
G. Fussman
 

I. — INSCRIPTIONS ET ANTIQUITÉS DU DAŠT-E NĀWUR
 

8. Conclusions historiques

a. Les problèmes linguistiques

Il paraît difficile d’imaginer que DN I et DN IV, toutes deux datées de 279, mois de Gorpiaios, ne représentent pas, l’une la version (bactrienne?), l’autre la version en moyen-indien d’un même texte. De ce texte, il existe une troisième version, DN III, dont nous avons dit qu’elle ne pouvait être séparée de DN IV. Nous sommes donc en présence d’une trilingue rupestre, composée de DN I, DN III et DN IV. Un coup d’œil à notre croquis de la Pl. II suffit à montrer que DN II et DN V n’appartiennent pas au même ensemble. Ce sont des additions, et elles ne forment pas bilingue, comme le prouve un calcul simple. Le nombre des lettres de DN I était de 230 à 233, celui de DN II de 90 à 100. DN III comporte 155 signes, DN V en comportait 28 à 30. Si l’on fait le rapport des lettres aux signes, on obtient les chiffres suivants:

DN V ne peut donc être la traduction de DN II, texte beaucoup plus long. On ne saurait par contre écarter la possibilité que DN V ait été la traduction d’un texte en kharoṣṭ, gravé à la suite de DN IV et entièrement disparu aujourd’hui.

Que ces inscriptions soient rédigées en bactrien, ou dans une langue iranienne proche du bactrien, et en moyen-indien paraît normal. Le bilinguisme s’explique en partie par l’emplacement des textes, «au faîte» de l’Hindū-Kuš, à la limite entre les possessions iraniennes et indiennes des kuṣāṇa. D’ailleurs, bactrien et gāndhārī jouaient dans une certaine mesure le rôle de langues officielles: si le revers des monnaies de Wima Kadphisès porte des inscriptions kharoṣṭ, les légendes monétaires de Kaniska et des souverains kuṣāṇa qui lui succédèrent sont en bactrien. Mais quelle est la troisième langue, celle de DN III?

Ce n’est probablement pas une langue indo-aryenne. Dès Aśoka, plus tôt même, étaient en usage des systèmes d’écriture qui suffisaient amplement à noter ce type de parlers: dans l’Inde proprement dite, la brāhmī; dans le bassin de l’Indus, la kharoṣṭ. La kharoṣṭ n’était certes pas sans défauts; elle ne permettait pas de faire la différence entre voyelle brève et voyelle longue. Mais elle supporta plus de huit siècles la concurrence de la brāhmī et fut même adoptée en Asie Centrale (documents de Niya). La kharoṣṭ donnait donc satisfaction à ses utilisateurs. A supposer qu’elle ne le fît pas, ils eussent adopté la brāhmī, plutôt que d’inventer un troisième type d’écriture à partir de la kharoṣṭ.

Qu’on ne nous dise pas que l’écriture de DN III note une langue indo-aryenne tellement divergente qu’elle n’était plus reconnue comme indienne. Toutes les inscriptions trouvées jusqu’á présent montrent qu’on parlait au Nord-Ouest de l’Indus un prakrit assez homogène,


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sans différences dialectales importantes [101], la gāndhārī [102]. La gāndhārī est le plus conservateur des parlers moyen-indiens de même époque: elle a gardé les liquides post-consonantiques, la distinction entre trois sifflantes, certains groupes consonantiques de l’indo-aryen ancien; elle présente un traitement particulier de I-A ancien ks. On comprendrait mal comment DN III pourrait cacher un parler moyen-indien encore plus archaïque. Et si DN III cachait un parler moyen-indien plus évolué que la gāndhārī, la brāhmī aurait suffi à le noter.

On doit donc songer à une langue iranienne, et d’abord au saka, qu’on a de bonne raisons de considérer comme la langue maternelle des souverains kuṣāṇa ou du moins de leurs ancêtres [103]. Mais les kuṣāṇa semblent n’avoir pas cherché à écrire dans «leur propre» langue. Ni sur les monnaies, ni à SK, fondation royale, ils n’ont voulu le faire. Pourquoi l’auraient-ils fait au DN?

Dès lors, on peut seulement penser à une langue iranienne locale, assez différente du bactrien pour que l’on ait cru nécessaire de rédiger une version des inscriptions en cette langue et qu’on ait utilisé pour la noter un système d’écriture spécial. Nous connaissons précisément un peuple iranien habitant la région. Ce sont les Kamboja, cités dans un même composé avec les Yona et les Gandhāra dans le cinquième édit sur rocher d’Aśoka [104]. A. FOUCHER [105], puis M. E. BENVENISTE [106], y ont reconnu un peuple iranien dont FOUCHER situe l’habitat dans l’arrière-pays de Caboul [107], c’est-?-dire tout près du DN [108].

Cette hypothèse permet de comprendre pourquoi DN III est écrit dans un système dérivé de la kharoṣṭ. Les inscriptions d’Aśoka nous montrent les Kamboja associés aux Yona et aux Gandhāra, vivant sur les frontières de l’empire maurya et soumis à l’influence politique, religieuse et culturelle de cet empire. Ils sont entourés de peuples parlant des dialectes moyen-indien et écrivant en kharoṣṭ: tout autour du DN, à Begram [109], à Gui Dara près de Caboul [110], à Wardak [111], on a trouvé des
 

101. KONOW, CII, pp. XCV et CXII-CXIII.

102. Sur ce nom, voir H. W. BAILEY, «Gāndhārī», BSOAS, XI, 1946, pp. 764-797.

103. MARICQ, JA, 1958, p. 396.

104. J. BLOCH, Les inscriptions d’Aśoka, Paris, 1950, p. 103.

105. La vieille route de l’Inde, de Bactres à Taxila, Mém. DAFA, t. I, Paris, 1947, II, p. 271.

106. JA, 1958, pp. 45-46.

107. Op. cit., p. 271.

108. En fait le DN appartient plutôt au pays de Jaguḍa, haute vallée de l’Arghand-āb (FOUCHER, op. cit., p. 231 et p. 239, n. 28; K. FISCHER, «Zur Lage von Kandahar...», Bonner Jahrbücher, 1967, p. 176): les cartes afghanes indiquent l’existence d’un village nommé Jāghori à 90 km au Sud de Du Āwi. Mais Jāghori est le nom d’une importante tribu hazāra qui occupait toute la région comprise entre haut-Hilmand et haut-Arghand-āb: voir KAKAR, Afghanistan, a study in internal political developments, Kabul, 1971, index, p. V. M. FOUCHER voyait dans le Jaguḍa l’habitat des Yona ou Yavana, qu’il considérait comme des irano-grecs. Depuis la découverte des inscriptions de Kandahar (JA, 1958, pp. 1-48; Comptes Rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, Paris, 1964, pp. 1-15; JA, 1964, pp. 137-157; etc.), on sait que les Yona étaient des Grecs, parlant, écrivant et lisant le grec. On peut considérer que les Kamboja occupaient le Jaguḍa et les montagnes autour de Ghazni.

109. KONOW, Epigraphia Indica, XXII, p. 11; FUSSMAN, BEFEO, LVII, 1970, pp. 51-55.

110. Tessons inscrits à l’encre, inédits.

111. KONOW, CII, pp. 165-170. La vallée de Wardak se trouve immédiatement au Nord du DN.


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inscriptions kharoṣṭ [112]. Il est normal que, cherchant à noter la langue des Kamboja, on ait pris pour modèle une écriture indienne et particulièrement la kharoṣṭ[113].

DN III nous ferait donc connaître les restes de l’ancienne langue Kambojī. Existe-t-il des parlers modernes, qui en seraient dérivés, et qui pourraient nous aider à déchiffrer DN III? Le paštô, dialecte iranien d’origine orientale [114], peut-être saka, semble exclu. Le persan est, dans cette région, un arrivant tardif. La seule langue à laquelle on puisse penser est l’ōrmuī, encore parlé par quelques personnes à une centaine de km à l’Est de Du Āwi, dans la vallée du Lōgar. C’est une langue iranienne et, avec le parāčī, le seul descendant moderne des langues iraniennes (groupe Sud-Est) qu’on suppose avoir été autrefois parlées dans cette région [115]. Il ne nous étonnerait donc pas qu’on découvrît un jour que DN III et DN V sont rédigées en Ur-ōrmuī. Certes tout ceci n’est qu’hypothèse, mais nous avons là, il me semble, un faisceau très cohérent de présomptions [116].
 

112. Que les inscriptions de Wardak et de Gui Dara soient en kharoṣṭ n’implique pas nécessairement que les langues parlées en ces endroits étaient des langues moyen-indiennes. Ce sont des inscriptions bouddhiques et elles nous renseignent peut-être davantage sur la langue religieuse que sur le parler réel des habitants de la région.

113. Selon HIUAN-TSANG, la langue et l’écriture des habitants du Tsao-ku-t’a (Jaguḍa) étaient différentes de celles des autres pays (BEAL, Buddhist records, II, p. 284; WATTERS, On Yuang Chwang’s travels, II, p. 264). Ce pourrait être une allusion à la langue et à l’écriture attestées par DN III.

114. Sur les distinctions dialectales dans les parlers iraniens modernes, voir G. MORGENSTIERNE, Handbuch der Orientalistik, I, iv, Iranistik, I, Linguistik, Leiden, 1958, pp. 167 sq.

115. G. MORGENSTIERNE, Indo-Iranian Frontier Languages, vol. I, Parachi and Ormuri, Instituttet for Sammenlignende Kulturforskning, Oslo, 1926.

116. On pourrait nous objecter que SK peinte, trouvée en Bactriane, écrite de la même écriture que DN III, semble infirmer nos conclusions sur le caractère local du langage de DN III. Mais c’est une inscription peinte, un graffito, qui a pu être laissé par une personne en déplacement, et dont la présence n’a pas à être expliquée. DN III est une inscription officielle, faisant partie d’une trilingue, et la composition de cette trilingue doit être expliquée. Les solutions que nous proposons le permettent.

De même, le tesson incomplet de Xalčajan (voir supra, p. 27 et n. 3) peut avoir voyagé. Mme PUGAČENKOVA (op. cit., p. 92) date, à cause des trouvailles de céramique, la couche où ce tesson a été découvert du IIe ou du Ier siècle avant n. e. Cette date nous paraît trop haute. La céramique illustrée p. 91, fig. 59, paraît d’époque kuṣāṇa.
 

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