DOCUMENTS ÉPIGRAPHIQUES KOUCHANS
G. Fussman
 

I. — INSCRIPTIONS ET ANTIQUITÉS DU DAŠT-E NĀWUR

6. Inscription en kharoṣṭhī
 


Inscription DN II
(Pl. IV, fig. 14-16)

Pl. IV:
Pl. 4
 
Fig. 14 Fig. 15 Fig. 16
Fig. 14 Fig. 15 Fig. 16

Hauteur 18 cm, largeur 44 cm. Cinq lignes gravées sur une surface très irrégulière. L’inscription était déjà presqu’illisible lorsque BOUTIÈRE la photographia en 1967. En 1969, elle était dans un état désespéré. Le déchiffrement dépend donc des clichés BOUTIÈRE, complétés dans une faible mesure par mes estampages au latex. Je crains d’avoir parfois cédé à la tentation de lire à tout prix: certaines indications du facsimilé peuvent donc être révoquées en doute.

Il ne semble pas y avoir de différences entre la graphie de DN I et celle de DN II. Les lettres de DN II sont seulement un peu moins grandes que celles de DN I (1,5 cm de hauteur en moyenne).

Il ne nous paraît ni possible ni utile de donner une transcription suivie du texte.

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Inscription DN IV [64]
(Pl. V, fig. 17-21)

Pl. V:
Pl. 5
 
Fig. 17 Fig. 18 Fig. 19
Fig. 17 Fig. 18 Fig. 19
Fig. 20 Fig. 21
Fig. 20 Fig. 21

L’inscription IV (largeur actuelle 55 cm environ; hauteur actuelle 30 cm) est gravée immédiatement au-dessous de DN III, sans séparation aucune. Elle est incomplète à gauche et au bas, deux larges écailles s’étant détachées de la pierre après la gravure de l’inscription. En outre, ce qui est conservé de sa partie gauche est très usé et quasiment illisible.

L’inscription est en kharoṣṭhī. Les akṣara sont d’assez grande taille (3 cm environ au début des lignes). Les lignes, qui s’abaissent régulièrement vers la gauche, sont bien espacées. Mais la gravure est si peu profonde que les signes sont visibles par lumière rasante seulement. La lecture de DN IV s’est donc faite à partir de l’estampage au latex réalisé en 1969.

Les akṣara sont à peine gravés à la pointe; la dureté de la pierre en est probablement cause. Elle pourrait aussi expliquer le caractère anguleux de certains signes (sam, l. 1; ra, l. 2; sa, l. 3). On s’abstiendra donc de considérer cette particularité comme un indice permettant de dater l’inscription. Le seul indice sûr de ce genre est la forme du sa, gravé en deux parties, et à boucle semi-ouverte. On trouve un sa exactement analogue sur un objet de Shaikhan Dheri [65], trouvé dans une couche datée du début de la période kuṣāṇa [66]. Cette forme, caractéris-
 

64. DN IV étant partiellement compréhensible, il nous paraît préférable d’en traiter avant d’aborder l’étude de DN III.

65. A. H. DANI, «Shaikhan Dheri Excavation», Ancienl Pakistan, Bulletin of the Department of Archaeology, University of Peshawar, II, 1965-1966, p. 113. n° 23 (dessin p. 111).

66. DANI, op. cit., p. 109. Dans cette couche ont été trouvées 18 monnaies d’Azès, 2 de Kujula Kadplusès, 15 de Wima Kadphisès, et 13 de Sôter Megas. Aucune monnaie de Kaniṣka ou de Huviṣka. La couche postérieure («Middle Kushana») contient surtout des monnaies de Kaniṣka et Huviṣka, mais aussi beaucoup de monnaies de Wima, 3 monnaies de Kujula Kadphisès, et 13 monnaies d’Azès: voir Chart of coins, en face de la p. 36.


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tique de l’époque saka et de l’époque indo-parthe, est encore en usage sous Kujula Kadphisès. Elle semble disparaître pendant le règne de Wima Kadphisès [67].

1. l.  L’inscription commence par une date dont la lecture est absolument sûre: saṃ 1 1 100 20 20 20 10 4 4 1, «an 279». Ces chiffres sont séparés de l’akṣara suivant, ga, par un espace vide. Ce ga est gravé sur le bord d’une écaille qui a empêché le lapicide de respecter l’espacement normal des akṣara. L’akṣara qui vient après ce ga, pi, en est donc séparé par un intervalle assez important, où je n’ai pu déceler aucune trace de gravure.

L’akṣara suivant est probablement un u. La haste verticale ne semble pas descendre au-dessous de l’endroit où s’attache la marque diacritique indiquant le timbre de la voyelle, ce qui semble exclure la lecture o. Si cet akṣara a bien la valeur u que nous lui attribuons, il faut y voir un signe de forme archaïque. On le rencontre pour la dernière fois, à ma connaissance, sur le chapiteau aux lions de Mathurā [68]. Dans les inscriptions postérieures, la marque de voyelle u a la forme d’une courbe qui remonte vers la gauche, et cette courbe devient très rapidement une boucle, de forme arrondie ou de forme triangulaire, comme nous en avons ici même, l. 3. On remarquera que dès le chapiteau aux lions, le u de type archaïque voisine non seulement avec des consonnes où le u est indiqué par une boucle [69], mais aussi avec un u-voyelle isolée de forme plus évoluée [70]. A ma connaissance, le u de type ancien ne se rencontre jamais sur les inscriptions kuṣāṇa, pas même sur les monnaies de Kujula Kadphisès. On se gardera cependant d’en conclure que les inscriptions du DN sont pré-kuṣāṇa: il ne serait pas impossible d’admettre qu’elles aient conservé une forme archaïque, mais en ce cas, on ne pourrait les dater plus bas que le début de l’époque kuṣāṇa.

Le début de la l. 1: saṃ 1 1 100 20 20 20 10 4 4 1 gapiu, correspond donc au début de DN I  «an 279 (mois de) Gorpiaios». On songe donc à compléter la formule de datation, mais les signes figurant sur la pierre ne permettent aucune interprétation satisfaisante: on ne peut y voir, ni des chiffres indiquant le jour, ni une séquence permettant de restituer Gapiu[sa masasa], «[durant le mois de] Gorpiaios». La pierre porte trois signes qui, bien que gravés sur le bord d’une écaille, ne prêtent pas à confusion: d’abord un akṣara que je ne sais pas lire [71], puis un ma et un na. Je ne comprends pas cette séquence.

L’akṣara qui suit a été écrasé d’un coup de pierre. La lettre est en partie défigurée, mais il me semble possible de lire un [ma], qui est suivi d’un sa et de traces qui semblent devoir être restituées en [sa]. Le dernier akṣara lisible pourrait être restitué en [di]. Nous aurions là le reste de la formule de datation: [ma]sa[sa], «du mois de», suivi de
 

67. Voir FUSSMAN, BEFEO, LVII, 1970, pp. 49-50.

68. KONOW, CII, p. 32.

69. Un bel exemple, KONOW, Pl. VII, E2.

70. Avec, au bas de la haste verticale, une courbe remontant vers la gauche: KONOW, Pl. VII, A9.

71. na ? ?


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[di] à compléter en [divase 10 4 1] ou simplement [di 10 4 1], «dans le jour 15». Mais il s’agit d’une restitution et d’autres restitutions sont possibles, bien que je n’en aie trouvé aucune qui fît sens.

l. 2.  Le début de la l. 2 est clair: rajatirajasa[72]. L’inscription a été très légèrement martelée à cet endroit, ce qui donne l’impression que la barre horizontale du premier ra se prolongue jusqu’à la haste verticale du ja. Sur certaines photos, les deux premiers signes paraissent donc n’en faire qu’un, qu’on devrait lire śe ou śi. Le -sa a une forme particulière due au fait qu’il est gravé sur le bord d’une éraflure qui semble en clore la boucle.

Le génitif rajatirajasa ne se trouve seul qu’au revers de certaines monnaies de Mauès: Rajadirajasa mahatasa Moasa [73]. Partout ailleurs, Rajalirajasa fait partie de l’expression Maharajasa rajatirajasa qui traduit grec  et iranien  [74]. Malgré les apparences, il est possible qu’ici aussi rajatirajasa ait accompagné un maharajasa qui aurait disparu dans la lacune à la fin de la l. 1. On peut aussi soutenir que DN III et DN I, datées de la même année et du même mois, forment une bilingue; qu’en DN I, l. 3,  semble porter le titre de , mais qu’il est exclu qu’il porte celui de ; qu’en conséquence DN III n’a jamais comporté l’expression maharajasa rajatirajasa, que seul rajatirajasa était gravé, et que l’on peut admettre que c’est la traduction de iranien . Le parallèle le plus proche pourrait être fourni par la légende des monnaies de Mauès, citée plus haut.

Après rajatirajasa, on attend soit le nom du souverain, soit une épithète supplémentaire. La pierre porte la trace de deux akṣara; le premier pourrait être un va, bien que sa forme soit un peu trop cursive [75]; le second est trop incomplet pour être lu. Ensuite, après une lacune qui peut avoir contenu deux signes, je vois dhaga, mais ces akṣara sont si peu visibles qu’il serait tout aussi légitime de restituer un mot dhrami[kasa] ou dhrami[asa], «juste» [76]. Le reste de la ligne est illisible.

l. 3.  Le début de la l. est à peu près sûr: Vhamakuśasa. Il y a une éraflure qui paraît prolonger vers le haut la haste gauche du ku. Cette éraflure est récente, me semble-t-il, et ne permet pas de lire Vhamapuśasa ou Vhamaphuśasa. Il n’est pas possible de dire si le génitif Vhamakuśasa
 

72. Ou rajadirajasa.

73. G. K. JENKINS et A. K. NARAIN, The coin-types of the Saka-Pahlava Kings of India, Numismatic Society of India, Numismatic Notes and Monographs, n° 4, Varanasi, 1957, p. 1 (= R. B. WHITEHEAD, Catalogue of the coins in the Punjab Museum, Lahore, vol. I, Pl. X, 1-4, etc.). Rajadirajasa y est la traduction de .

74. MARICQ, JA, 1958, p. 378. LAHIRI, Corpus of Indo-greek Coins, Calcutta, 1965, p. 261. Mais voir notre conclusion, p. 38.

75. La lecture ra semble exclue car les hastes des ra de rajatirajasa sont absolument rectilignes. Entre le -sa de rajatirajasa et le va?, il semble y avoir, sur l’estampage, au-dessus de la ligne, un signe en forme d’apostrophe. C’est une petite crevasse naturelle de la pierre.

76. C’est l’epithéte de nombreux rois indo-grecs et de Spalahora, Spalagadama, Azès II, Gondopharès, Abdagasès et Sapedanès. Sur certaines de ses monnaies, Kujula Kadphisès est appelé Dhramaṭhida- < dharma-sthita-, qui a à peu près le même sens.


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se rapporte au génitif de la l. 2, rajatirajasa. Le sens du mot n’est pas clair. On peut y voir un nom propre, mais je n’oserai pas le rapprocher de , «Vhima» [77].

L’akṣara suivant est un pi, ou un pa, car la marque que je lis i peut être une éraflure accidentelle. Après ce pi, il y a place pour un akṣara qui n’a peut-être jamais été gravé. Puis je lis ga, da, pi, ṇ
a, que je ne sais comment interpréter [78].

Il semble qu’ensuite il faille lire [.]śea[. . . .]sa et la ligne est incomplète.

l. 4.  De la l. 4, il ne reste que quelques akṣara peu lisibles. On croit voir e . . [hai? [79]][?][sa?]sa . [?]di. Il y a encore quelques signes, mais très peu sûrs: [na [80]], suivi d’un ou deux akṣara et d’un signe que je ne peux identifier. Je crois alors voir un ma, une haste, un na? et un da? Le reste de la ligne a entièrement disparu.

l. 5.  La l. 5 est plus mal conservée encore:  . . . [. ?]sa [sa?] . . [. ?] ma [. ?] pi . . et la ligne est incomplète.

l. 6.  Au début se lit iha, «ici», suivi d’une séquence dhaḍarya qu’on ne peut interpréter vu l’état fragmentaire du texte. La fin de l’inscription manque entièrement.

Nous donnerons donc de l’inscription la transcription suivante, en nous abstenant de retranscrire les l. 4 et 5, dont la lecture est trop peu sûre.

sam 1 1 100 20 20 20 10 4 4 1 gapiu na?mana [ma?]sa[sa] [di?
rajatirajasa .... [dhrami?] . . . [
Vhamakuśasa pi [.?]gadapin
̣aea . . . . sa [
4
5
6 iha dhad
̣arya [
 

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